Silent Reading : Chapitre 178 - Epilogue : Lecture à voix haute 5
À cet instant précis, Xiao Haiyang eut l'impression que son esprit se divisait en trois.
Une première partie de lui demandait à ses propres oreilles, dans une stupéfaction muette :
« Qu'est-ce que ce vieux fou vient de raconter ? »
Une autre s'acharnait à comprendre comment ouvrir l'anneau métallique autour du cou de Fei Du. Malheureusement, si l'officier Xiao possédait une mémoire eidétique, il était totalement démuni face aux mécanismes et aux systèmes complexes. La mention d'une bombe l'avait achevé de le désorienter. Il ne savait même plus par où commencer, tant la panique l'avait engourdi.
Le reste de son attention était tourné vers son dos, attendant la balle qui allait lui traverser le corps.
Son existence n'avait jamais été particulièrement paisible, mais jamais encore il ne s'était retrouvé avec une arme pointée sur lui. Comme un condamné allongé sous la lame avant l'exécution de sa sentence, il semblait déjà percevoir l'approche de sa propre fin.
Un homme chargé de chaînes et d'entraves ne peut échapper au couperet de la guillotine.
Xiao Haiyang était incapable de mettre un nom sur ce qu'il ressentait. Une peur immense l'envahissait, au point qu'il ne comprenait même plus pourquoi il ne cherchait pas à s'écarter.
Et pourtant, il ne bougea pas.
Une détonation éclata soudain derrière lui.
Tout son corps se raidit.
Une pensée unique traversa son esprit :
« Je vais mourir. »
Cette certitude ne dura qu'un instant.
Il n'eut pas le temps de voir sa vie défiler devant ses yeux. Contrairement à ce que racontaient les romans, aucune mélancolie particulière ne l'envahit. Son esprit n'était qu'un chaos sans limites, semblable à une mer immense dont il ne distinguait ni les rives ni le fond. D'innombrables pensées montaient et retombaient comme les vagues d'une marée déchaînée.
Parmi elles, une seule dominait toutes les autres :
« Comment ouvrir cet anneau ? »
L'instant suivant, quelqu'un le repoussa brusquement sur le côté.
Toujours paralysé par une peur qui lui avait fait perdre tout sens commun, Xiao Haiyang se retourna. La douleur brûlante qu'il s'attendait à ressentir n'était jamais venue.
Il n'y avait qu'un petit trou dans sa poche.
Au moment où Fan Siyuan avait appuyé sur la détente, Luo Wenzhou venait de surgir et l'avait violemment envoyé rouler au sol d'un coup de pied. La trajectoire de la balle avait dévié, frôlé les vêtements de Xiao Haiyang avant d'aller s'écraser contre le téléphone à l'écran fissuré que Lang Qiao lui avait laissé.
L'appareil, déjà grièvement blessé, mourut sur le coup dans l'exercice de ses fonctions.
De son côté, le corps affaibli d'un malade en phase terminale ne pouvait résister à un tel impact. Un craquement sinistre retentit lorsque le bras de Fan Siyuan se brisa. Quelques secondes plus tard, Lang Qiao lui passait déjà les menottes après avoir déboulé derrière Luo Wenzhou.
Depuis qu'il avait appris la disparition de Fei Du, Luo Wenzhou vivait dans un état de tension extrême.
Il avait enfoui toutes ses émotions, parcouru une distance épuisante et, dès son arrivée, envoyé valser l'arme de Fan Siyuan d'un seul coup.
À présent agenouillé au sol, il évitait soigneusement de regarder Fei Du. Tout ce qu'il venait d'entendre et de voir était repoussé hors de son esprit. Il concentra toute son attention sur l'anneau métallique, en examinant rapidement la structure avant de palper méthodiquement la nuque de Fei Du.
Dans le même temps, il continuait à donner des ordres d'une voix parfaitement maîtrisée :
— « Faites venir l'expert en déminage. »
Un déclic retentit.
L'anneau métallique s'ouvrit.
L'air s'engouffra brutalement dans la gorge meurtrie de Fei Du comme une bourrasque, arrachant sa conscience vacillante à la torpeur. Une violente quinte de toux le secoua aussitôt, tandis que la poignée fatale glissait enfin de ses doigts.
Luo Wenzhou le rattrapa et le serra contre lui.
Ce n'est qu'à cet instant que son regard accrocha les taches de sang qui maculaient son pantalon ainsi que les ecchymoses couvrant son corps.
Elles lui transpercèrent les yeux comme autant d'aiguilles.
Toutes les voix qu'il avait ignorées jusque-là, toute la colère, l'inquiétude et la terreur qu'il était parvenu à maintenir à distance refluèrent d'un seul coup, pareilles aux eaux d'un barrage qui cède.
Elles s'abattirent sur lui et l'engloutirent.
Luo Wenzhou sentit soudain ses forces l'abandonner.
Pendant un instant, il eut presque du mal à soutenir le poids de Fei Du.
Les collègues arrivés derrière lui se précipitèrent aussitôt.
— « Capitaine Luo, posez-le ! »
— « À plat ! Allongez-le à plat, laissez-le respirer ! »
— « Doucement... Venez l'aider ! »
Le sang de Fei Du avait maculé les mains de Luo Wenzhou.
Il remarqua vaguement que les ambulanciers étaient entrés sans se soucier du fait que la zone n’était pas encore sécurisée.
Il suivit leurs instructions presque machinalement, laissant leurs gestes guider les siens.
Fei Du donnait l'impression d'un bonsaï qui n'avait jamais connu ni le vent ni le gel. Il n'était pas lourd à porter.
Dans la vie, il n'existait que deux catégories de choses qu'il refusait de manger : ceci, et cela.
Ses paroles mielleuses relevaient d'un niveau international, et personne ne pouvait rivaliser avec lui lorsqu'il s'agissait de profiter de l'existence ou de transformer chaque instant en fête.
Il était semblable à une pièce de verre.
Fragile à l'extrême.
Indifférent à tout.
« Étrangler quelqu’un est un moyen long et plaisant de tuer. »
« Pourriez-vous… me donner une autre chance de faire semblant de voir ma mère ? »
« La cause de sa mort n’est pas ce qui me piège. »
« Il y a des centaines de milliers de gratte-ciel dans le monde. Pourquoi a-t-elle choisi celui-ci ? »
« Je n’ai aucun… traumatisme. »
Le sous-sol humide et glacé qui dissimulait d’innombrables souvenirs secrets, la toux irrépressible chaque fois qu’il en parlait, cette chanson qui tournait éternellement en boucle…
Tous ces indices, réunis aux quelques mots prononcés par Fan Siyuan, entrèrent en collision sans prévenir avec cette vérité obscure et indicible, creusant un vide soudain dans la poitrine de Luo Wenzhou.
Il se souvint de ce jour d’été.
De ce garçon qui semblait incapable de trouver sa place dans le monde, adossé à cette villa solitaire.
De ses yeux clairs et obstinés, qui paraissaient renfermer d’innombrables secrets.
Il aurait voulu déchirer le voile du temps, franchir les sept années qui les séparaient de ce moment, prendre ce gamin silencieux, l’arracher à sa douleur inavouée et lui dire : « Je suis désolé. Je suis arrivé trop tard. »
— « Je suis arrivé trop tard. »
Ce n’est qu’une fois dans l’ambulance que Fei Du recouvra une parcelle de conscience.
Son regard demeura d'abord vague, perdu dans le vide. Puis il s'attarda longuement sur le visage de son amant.
Comme s'il finissait enfin par le reconnaître, il esquissa un léger sourire.
Au prix d'un effort immense, Luo Wenzhou parvint à comprendre les mots que ses lèvres formaient sans produire le moindre son.
— « C’est faux... Les monstres ont tous été éliminés, et je suis le dernier d'entre eux. Peux-tu m'enfermer chez toi ? »
Trois générations, nées de l’argent sale et du désir. Une haine qui n’avait cessé de fermenter et de s’étendre… À présent, la poussière était enfin retombée.
Luo Wenzhou n’y tint plus.
Peut-être que tous les Fei étaient réellement des sadiques-nés.
Même alors qu'il ne lui restait qu'un souffle, Fei Du trouvait encore le moyen de lui infliger le plus cruel des tourments.
⸻
— « Hé, binoclard, ça va ? »
Lang Qiao essuya la sueur froide qui perlait sur son front et aida Xiao Haiyang à se relever.
Sa veste avait disparu depuis longtemps, et son élégant pull en grosse maille avait subi quelques mésaventures, se transformant en une version très personnelle de la tendance « haillons ». Le visage lavé, son allure anticonformiste aurait probablement trouvé sa place dans la rubrique « style de rue » d’un magazine en quête d’originalité.
Xiao Haiyang émergea comme d’un rêve et se redressa.
En voyant Lang Qiao, quelque chose lui revint brusquement à l’esprit et il fouilla immédiatement dans sa poche.
— « Xiao Qiao-jie, ton téléphone… »
Au milieu de sa phrase, il se figea, puis commença à palper toutes ses poches.
— « Ne t’inquiète pas pour le téléphone, dit Lang Qiao. Qu’est-ce que tu cherches ? »
—
« Ma carte professionnelle est tombée », murmura Xiao Haiyang en
passant les doigts à travers le trou roussi de sa poche, tout en
scrutant les alentours avec inquiétude.
— « Demande à quelqu’un de
t’aider à la chercher plus tard. » Lang Qiao lui tira le bras pour
laisser passer l’expert en déminage. « Ce n’est pas sûr ici.
Replions-nous d’abord. »
— « Oh… Hé, je la vois ! »
La carte de service de Xiao Haiyang avait été éjectée en même temps que son arme et était tombée tout près, aux pieds de Fan Siyuan, que deux policiers maintenaient fermement.
L’étui s’était ouvert dans sa chute. Comme toujours, il gardait une photo de Gu Zhao avec sa carte.
Xiao Haiyang n’aimait pas celle en noir et blanc de sa tablette commémorative.1
Celle qu’il portait sur lui était un cliché pris dans un parc, pendant des vacances où Gu Zhao l’avait emmené s’amuser. L’homme y paraissait plus jeune, plus détendu. Une main posée sur la tête du petit garçon, une barbe à papa dans l’autre, il souriait maladroitement à l’objectif, bien loin de la photo solennelle utilisée pour lui rendre hommage.
Pour une raison inexplicable, Fan Siyuan avait les yeux rivés sur cette photographie. L’homme qui y figurait lui semblait étrangement familier. Même lorsque la police l’entraîna de force, son regard resta obstinément fixé dessus.
Xiao Haiyang s’avança pour la ramasser, bloquant assez maladroitement la vue de Fan Siyuan, puis essuya la poussière qui la recouvrait.
— « C’est la photo de qui que tu gardes sur toi ? » demanda Lang Qiao avec désinvolture tout en l’exhortant à se dépêcher.
— « Oncle Gu »
— « Oh », dit l’inspectrice de sa voix claire. « L’officier Gu Zhao ? Tu le connaissais vraiment ? Hé, laisse-moi voir… »
Fan Siyuan fut soudain pris d’un tremblement incontrôlable, comme frappé par la foudre. Il tourna brusquement la tête et se débattit, essayant de se rapprocher de Xiao Haiyang.
— « Attendez ! »
Les policiers qui l’escortaient, pensant qu’il préparait un nouveau mauvais coup, le retinrent fermement :
— « Qu’est-ce que vous faites ? Tenez-vous tranquille ! »
— « Attendez… attendez ! Montrez-la-moi ! Revenez ! Laissez-moi le regarder… »
Mais Xiao Haiyang lui tourna froidement le dos, sans ralentir le moins du monde.
Maintenu par les policiers au point que ses pieds ne touchaient plus le sol, Fan Siyuan continuait malgré tout à tourner la tête avec acharnement, son cou tordu selon un angle presque impossible.
Depuis quatorze ans, dans son esprit, l’image de Gu Zhao s’était figée sur cette photographie commémorative, toujours identique. Au moindre écart, il ne le reconnaissait plus.
Le jeune homme timide et doux de l’Université de Sécurité de Yancheng, pédalant sous les platanes dont les feuilles bruissaient en tombant… Tout cela s’était dissipé comme de la fumée, sans laisser de traces.
Ce n’est qu’à cet instant qu’il réalisa avec stupeur qu’il avait oublié Gu Zhao.
Il avait oublié l’éclat de son sourire.
Plus d’une décennie s’était écoulée, et les seules choses qui subsistaient dans son esprit étaient Zhang Chunling et Zhang Chunjiu.
Le conglomérat Chunlai avait gravé son empreinte dans sa chair et ses os. Par ses propres efforts, il l’avait laissé le façonner jusqu’à devenir l’homme qu’il était aujourd’hui.
⸻
Zhang Chunling regarda Fei Du être emmené.
Puis l’officier de police qui l’avait menotté le fouilla et retira le téléphone de sa poche. Au moment où il s’en saisit, une notification illumina l’écran. Le contenu du message s’afficha sur l’écran verrouillé :
« Le temps est écoulé. Jeu terminé. ».
La photo n’était pas visible en mode verrouillé. Pris de panique, Zhang Chunling donna spontanément le code.
— « C’est le code de déverrouillage. Laissez-moi regarder, laissez-moi voir ! »
Le policier de la Brigade Criminelle qui le retenait glissa le téléphone dans un sac à scellés. À travers le plastique transparent, il déverrouilla néanmoins l’appareil et montra l’image à Zhang Chunling.
Le compte à rebours était tombé à zéro.
Zhang Donglai gisait sur le côté, les yeux clos, sa chemise blanche tachée de rouge, immobile.
— « Non ! Non… »
— « Non, non, non, arrête d’en verser, c’est poisseux ! »
Pendant ce temps, de l’autre côté de l’océan, Zhang Donglai sursauta brusquement.
Il était toujours ligoté.
— « Le vin rouge, ça coûte cher ! Et vous ne pouvez pas me forcer à jouer tout seul ! »
Un cercle de jeunes femmes joyeuses l’entourait. Une fille au visage ovale agita son téléphone.
— « Tu as perdu ! Tu as perdu ! Zhang-dage, la personne à qui tu as envoyé tes messages n’a pas répondu. Soit tu es trop nul, soit elle a compris le coup. Dans tous les cas, tu as perdu, alors ne cherche pas à te défiler maintenant. »
Souriant, Zhang Donglai se laissa détacher, puis secoua la tête pour faire tomber le vin.
Il participait à une partie monotone d’Action ou Vérité et les filles lui avaient demandé de simuler un enlèvement en envoyant des photos à un ami pour voir s’il réagirait. Abreuvé de vin par ces charmantes jeunes femmes si bavardes qu’il en tanguait dans tous les sens, Zhang Donglai n’avait rien trouvé d’étrange à ce jeu et avait accepté avec enthousiasme.
Il venait toutefois d’essuyer un refus tragique.
— « Ne faites pas les idiotes, laissez-moi voir quel est ce misérable… »
Ses paroles s’interrompirent brutalement lorsqu’il vit à qui les messages avaient été envoyés.
Il bondit sur place.
— « Merde ! Jiejie ! Tu es vraiment incroyable ! Tu sais à qui tu as envoyé ça ? C’est mon foutu père ! »
La jeune fille qui avait pris les photos pencha innocemment la tête.
— « Tu appelles ton père “Le Tyran” ? »
—
« Le vieux, quoi », répondit Zhang Donglai entre deux hoquets, tout en
tirant sur son col imbibé de vin rouge. « À la maison, il était
incroyablement strict. Je ne l'ai jamais vu sourire. Quand j'étais
petit, il lui arrivait de rentrer à la maison, mais dès qu'on lui
adressait la parole, il exigeait que ma sœur et moi restions à deux
mètres de lui, comme si nous étions en train de lui présenter un rapport
de travail. Je me souviens qu'une fois, quand Zhang Ting était encore
jeune, elle avait caché une robe à fleurs sous son uniforme scolaire.
Même les professeurs n'avaient rien trouvé à redire, mais quand le vieux
l'a découverte... Bon sang. Il est entré dans une colère noire. Même
mon oncle n'a pas osé intervenir pour la défendre. Après ça, elle a
passé des jours entiers à faire une tête d'enterrement... »
Il s'interrompit un instant avant de reprendre :
— « Enfin, les choses se sont un peu arrangées quand nous avons grandi. Peut-être parce qu'il vieillissait. »
À ces mots, il se figea soudain.
La jeune fille qui, quelques instants plus tôt encore, lui versait du vin dessus affichait désormais une expression étrange. Dans ses yeux, dissimulés derrière un maquillage appuyé et des lentilles colorées, flottait une forme de pitié difficile à décrire.
Même son sourire fleuri paraissait légèrement forcé.
Zhang Donglai fronça les sourcils.
— « Qu'est-ce qu'il y a ? »
— « Rien. Je pensais juste à l'horrible uniforme scolaire que je portais quand j'étais petite. »
En un clin d'œil, la jeune fille retrouva son expression habituelle.
— « N'essaie pas de changer de sujet. On n'a pas encore fini de te punir. Va commander du vin ! »
Assailli de toutes parts par cette bande de filles, Zhang Donglai ne savait plus s'il devait rire ou pleurer.
— « Soyez clémentes, je vous en prie ! »
Observant la scène depuis l'étage supérieur, Zhou Huaijin jeta un regard vers la foule réunie autour de la piscine avant de s'éloigner discrètement.
Le soleil commençait déjà à descendre vers l'ouest.
Un peu plus loin, il aperçut Lu Jia en pleine conversation téléphonique.
Son expression était particulièrement tendue. À deux reprises, il demanda à son interlocuteur :
— « Tu es sûr que tout va bien ? »
Puis ses traits se détendirent légèrement et sa voix s'adoucit.
Zhou Huaijin l'entendit vaguement murmurer :
— « Nous rentrerons dans quelques jours. Ne t'inquiète pas. »
Rentrer...
Rentrer où ?
L'esprit de Zhou Huaijin dériva lentement.
La Chine lui paraissait étrangère, et l'ancienne demeure des Zhou n'avait jamais été un foyer.
Quant aux seuls proches qui lui restaient, ils étaient désormais séparés de lui par le Wangchuan.2
Sur cette terre, plus personne ne l'attendait.
Après un long moment, Lu Jia s'approcha en silence. Il avait déniché deux glaces quelque part et lui en tendit une.
Selon lui, le sens du goût des « diables occidentaux » n'était pas très développé, ce qui expliquait pourquoi leurs glaces étaient beaucoup plus sucrées que chez eux. Puisqu'elles correspondaient parfaitement à ses préférences, il devait en profiter autant que possible avant leur départ.
Zhou Huaijin n'avait jamais étudié les différences régionales en matière de crème glacée.
Une brise fraîche passa sur lui.
Il mordit distraitement dans la glace et frissonna.
Tous deux approchaient désormais la quarantaine. Assis côte à côte sur une marche de pierre glacée, dans l'arrière-cour de l'hôtel, ils regardaient le jour décliner sans dire un mot.
Finalement, Lu Jia prit la parole.
— « Ils ont tous été arrêtés. »
Zhou Huaijin tourna la tête vers lui.
— « Le dirigeant du Conglomérat Chunlai, autrement dit la bande qui a tenté de vous tuer, ainsi que ce groupe de fous qui a assassiné votre petit frère. Ils ont tous été arrêtés. »
Il marqua une pause avant de lui résumer grossièrement l'affaire afin qu'il puisse en comprendre les grandes lignes.
L'absurde tragédie familiale des riches.
Le sinistre Zheng Kaifeng.
Dong Qian et sa fille, manipulés comme de simples marionnettes.
Et Zhou Huaixin, allongé dans un cercueil à sa place.
Toute cette histoire était d'une complexité étouffante. Après tout, elle était née d'une haine amère qui s'était transmise et accumulée pendant quarante ou cinquante ans.
Lui et son frère n'avaient fait qu'effleurer cette tempête.
Ils n'en avaient jamais été les protagonistes.
À peine des silhouettes de passage.
Même pas des figurants.
Tout au plus des accessoires emportés par le courant.
Zhou Huaijin hocha doucement la tête.
Il prit une nouvelle bouchée de la glace que Lu Jia lui avait donnée, mais son goût semblait s'être figé avec le reste.
Il ne sentait plus rien.
Une trace de crème demeurait au coin de ses lèvres lorsqu'il baissa lentement la tête.
Puis il enfouit son visage entre ses genoux.
Et se mit à pleurer.
Le soleil couchant ensevelit cette journée au rythme silencieux de ses sanglots.
⸻
À Yancheng, l’aube se leva sur le dernier jour de l’année.
Les détonations éparses des feux d’artifice retentissaient déjà çà et là. Les membres de la Brigade Criminelle, contraints de travailler pendant les fêtes, se lavèrent rapidement le visage, tinrent une brève réunion digne d’un état-major en temps de guerre, puis chacun retourna à son poste.
Dans une salle d’interrogatoire, Wei Lan, qui s’était rendue, portait encore les restes du maquillage de la veille.
— « Mon vrai nom est Wei Lan. J’ai tué quelqu’un, puis j’ai pris la fuite. Ils m’ont offert l’asile et m’ont donné une fausse identité. »
Elle repoussa les mèches collées à ses tempes des deux mains avant de demander une cigarette aux policiers.
— « Oui… Je peux. Je peux témoigner »
Elle acquiesça.
— « Des regrets ? »
Wei Lan marqua une pause, puis baissa la tête en souriant.
Elle secoua la cendre de sa cigarette.
Quelqu’un dans le voisinage s’était levé tôt et avait fait exploser une série de pétards. La détonation fut si forte que toutes les voitures garées le long de la route se mirent à hurler à l’unisson. Même dans la salle d’interrogatoire, on pouvait encore l’entendre faiblement.
Wei Lan écouta un instant, l’esprit ailleurs.
Sans répondre à la question, elle murmura :
— « C’est bientôt le Nouvel An, n’est-ce pas ? »
- Tablette ancestrale (神主牌, shénzhǔpái) :
Tablette rituelle, généralement en bois, portant le nom d’un ancêtre
défunt. Plus qu’un simple objet commémoratif, elle est considérée comme
le réceptacle de l'esprit du défunt au sein du foyer. Placée sur un
autel domestique et honorée par des offrandes (encens, nourriture, thé),
elle sert de point de contact privilégié entre les vivants et les
morts. Il est fréquent qu'une photographie du défunt soit
déposée à ses côtés ou sur le même autel, venant humaniser le caractère
solennel de la tablette en offrant un visage à la lignée. Le
respect dû à ces objets est un pilier de la piété filiale ; leur
présence ou leur état dans une maison en dit souvent long sur
l'importance accordée à la lignée et aux traditions familiales par les
personnages.
- Wangchuan - La Rivière de l’Oubli (忘川, Wàngchuān) : Dans la cosmologie chinoise, il s’agit du fleuve mythologique que les âmes des défunts doivent traverser avant de se réincarner. En buvant son eau, les âmes effacent les souvenirs de leur vie passée, apaisant ainsi les regrets et les douleurs liées aux attachements terrestres. Cette image, ancrée dans la tradition bouddhiste, marque la frontière ultime entre mémoire et oubli, entre attachement et détachement. Dans ce passage, l’analogie prend une dimension tragique : en affirmant que sa seule famille l’attend « de l’autre côté », le personnage ne désigne pas un simple lieu de repos, mais exprime un détachement absolu du monde des vivants. Pour lui, la perspective du Wangchuan n'est pas une promesse joyeuse, mais une ultime consolation face à une existence marquée par le deuil.
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