Silent Reading : Chapitre 115 - Verhovensky XXVI
— « Boss, et si on… et si on laissait tomber ? »
Tous tournèrent la tête d'un seul mouvement vers Lang Qiao.
D'ordinaire, quand elle jouait les policières au cœur tendre, c'était toujours une performance exagérée ; elle excellait bien plus à lancer des regards noirs et des menaces. Elle n'avait jamais peur quand il s'agissait de se battre. À part la famine et la coriandre, rien ne semblait l'effrayer. Les mots « laisser tomber » ne faisaient normalement pas partie de son dictionnaire.
—
« Wang Xiao ne veut pas se montrer, alors laissons-la tranquille »,
poursuivit Lang Qiao après une pause. « Notre priorité, c’est le meurtre
de Feng Bin, non ? On a d'autres pistes. Xia Xiaonan nous a dit que
c'était Wei Wenchuan qui avait installé le traqueur sur son téléphone.
Si ce gamin est réellement lié à Lu Guosheng, il n'a pas pu manigancer
cela seul. Quel que soit son degré de perversion, ce n'est qu'un
étudiant, il doit aller en cours et vivre là-bas. Il ne peut pas
disposer de ressources aussi vastes. Pourquoi ne pas concentrer notre
enquête sur ses parents ? »
— « Ce raisonnement se tient », admit Tao
Ran en fronçant les sourcils. « Mais si un homicide est une affaire en
soi, les autres faits sont également des crimes. On ne peut pas choisir
ses dossiers en fonction de leur gravité. Je ne me souviens pas que le
droit pénal autorise à attraper les gros poissons en laissant filer les
petits. »
Lang Qiao ouvrit la bouche, puis ravala ses mots.
— « Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda son capitaine.
—
« Je sais qu'on doit enquêter quand on tombe sur quelque chose, mais… »
Elle hésita. « Un adulte ne raconterait pas forcément ce genre de
choses, alors une enfant… C'est déjà assez dur pour elle. J'ai
l'impression que la forcer ainsi est un peu… un peu cruel. »
Parce qu'aux yeux des gens, une victime semble toujours avoir une part de responsabilité ; c'est le fameux « il y a forcément quelque chose de détestable chez une personne pitoyable1 ». Dès qu'un violeur la marque comme « faible et facile à malmener », des centaines de milliers d'autres commencent à s'agiter ; même s'ils n'osent pas passer à l'acte, ils s'attroupent mentalement pour regarder, la déshabillant et la piétinant dix mille fois.
Luo Wenzhou s'apprêtait à répondre quand une voix monocorde l'interrompit par-derrière :
— « Capitaine Luo. » Xiao Haiyang s'approcha avec raideur, serrant fermement une pochette en papier kraft qu’il lui tendit sans un mot.
Luo Wenzhou le regarda, sans faire mine de la prendre.
— « C'est quoi ? »
— « Mon autocritique », répondit platement Xiao Haiyang. « Je demande à réintégrer l'équipe. »
— « Pourquoi Xiao-Xiao a écrit une autocritique ? » demanda Tao Ran, perplexe.
Xiao Haiyang le regarda d'un air absent. En matière de relations sociales, il était aussi inerte qu'un gaz rare ; il ne comprit même pas pourquoi il ignorait la réponse.
Luo Wenzhou ouvrit prestement la pochette et survola le chef-d'œuvre. Si leur binoclard n'aimait pas particulièrement parler, son style d'écriture était tout autre : un bavardage incessant. Le document faisait près de dix mille caractères, tous écrits à la main, formant une pile épaisse.
Après l'avoir parcouru une fois, Luo Wenzhou eut un rire froid et plaqua la missive contre le torse de Xiao Haiyang.
— « Qui t'a dit que je te laisserais revenir dans l'équipe si tu écrivais une autocritique ? C’est une garderie, ici ? »
Xiao Haiyang, tel un jiangshi2 myope et désemparé, resta planté là, le corps tendu et le visage rubicond ; un jiangshi3 fraîchement bouilli, pour ne rien arranger.
Fei Du secoua la tête, le contourna et s'apprêtait à entrer dans le bureau pour se verser un café et se réchauffer quand quelqu'un l'interpella :
— « Serait-ce… le Président Fei ? »
Son front se crispa. Mais le temps de tourner la tête, une surprise joyeuse des plus réalistes apparut sur son visage.
— « Oh, Président Wei ! »
Luo Wenzhou regarda dans la même direction et vit un homme d'âge mûr que l'on pourrait qualifier de svelte. Il était vêtu de façon impeccable, avec des joues légèrement creusées et de longs sourcils fins. Ses paupières supérieures, très inhabituelles, semblaient avoir été sculptées par un couperet, sans aucune courbe ; de simples lignes horizontales acérées. Quand il souriait, son expression semblait écrasée par ces paupières singulières, lui donnant l'air d'un chacal venant de s'abreuver de sang.
Wei Zhanhong regarda Fei Du, légèrement étonné.
— « Que faites-vous au Commissariat Central de si bon matin, Président Fei ? »
Si le jeune fuerdai n'avait pas crié sur tous les toits dans quelle étrange école il étudiait, il ne s'en était pas caché non plus. En cherchant un peu, n'importe qui pouvait le découvrir. Ces fils de riches perdaient leur temps et leur argent toute la journée et allaient traîner dans n'importe quelle porcherie ; il n'y avait rien de surprenant à cela. Mais chercher la nouveauté était une chose ; laisser savoir qu'il se mêlait des enquêtes en était une autre.
Fei Du éprouva un certain regret : avec Wei Zhanhong et son fils présents, il ne pouvait plus traîner au Central.
— « Je venais déposer quelqu'un. » Ce disant, il remonta le col de sa chemise qui baillait. Baissant la voix, il adressa à Wei Zhanhong un regard lourd de sens. « N'est-ce pas un bon moyen de se faire pardonner après avoir contrarié quelqu'un la nuit dernière ? »
Wei Zhanhong eut une toux sèche, son regard balayant les officiers de la police criminelle non loin de là, pensant que ces gosses de riches impudents étaient d'une audace révoltante dans leur luxure, osant s'attaquer à n'importe quel type de personne.
— « Ah, vous les jeunes… »
—
« Il y a de nombreux avantages. » Fei Du s'approcha et lui murmura à
l'oreille d'une voix basse : « Les sensations sont différentes, et les
corps qui s'exercent régulièrement sont très plaisants. Mais surtout…
Cela permet de découvrir pas mal de choses à l'avance, par pur hasard. »
L'expression de Wei Zhanhong changea imperceptiblement, se rappelant qu'après la mort de Zhou Junmao, le clan Fei avait été le premier à réagir.
Fei Du recula d'un demi-pas, effleurant ses lèvres du pouce avec un sourire provocateur et ambigu.
Luo Wenzhou observait en silence sa performance.
— « Mais vous, que venez-vous faire ici en plein week-end ? »
Un mince sourire désabusé apparut sur le visage de Wei Zhanhong. Il tendit la main pour pousser l'adolescent qui se tenait derrière lui vers l'avant.
Le garçon possédait les mêmes lèvres fines et le même menton pointu que son père, mais il était bien plus séduisant, ressemblant à un président des élèves dans un drama pour ados. Il n'était pas du tout intimidé face aux inconnus, souriant avant même de parler et saluant Fei Du avec une courtoisie exemplaire.
— « Les enfants sont des fardeaux », soupira son père. Il s'adressait peut-être à Fei Du, ou peut-être parlait-il pour que les policiers l'entendent, car il élevait délibérément la voix. « Ce vaurien a semé le trouble à l'école et malmené ses camarades jusqu’à ce qu’ils fuguent. J'ai honte. Je l'ai amené ici pour coopérer à l'enquête. »
Le jeune Wei Wenchuan resta de marbre, l'expression sereine. Il se contenta de baisser la tête avec une modestie de circonstance.
Wei Zhanhong lui frappa le dos.
— « Qu'est-ce que je t'ai appris à la maison ? Une mouche ne pique pas un œuf sans fissure. Si cela t'arrive, c'est parce que tu as fait quelque chose de mal. Si tu n'avais pas brutalisé tes camarades, d'où viendraient ces rumeurs ? D'où viendrait ce problème ? »
Fei Du haussa un sourcil.
— « Des rumeurs ? »
—
« Il y a une fille dans leur école », répondit Wei Zhanhong sur le ton
de celui qui évoque un sujet trop embarrassant. « À cause de cette
histoire, des rumeurs plutôt déplaisantes circulent… Pour nous, ce n'est
rien, mais si tout cela s'ébruitait, ce serait dommage pour la petite,
non ? J'ai croisé ses parents à l'entrée en arrivant. Ils m'ont assuré
qu'il n'y avait absolument rien de vrai là-dedans. »
Comment un grand patron comme Wei Zhanhong, quotidiennement occupé par une myriade d'affaires d'État, pouvait-il connaître des gens ordinaires comme les parents de Wang Xiao ?
« Brutaliser ses camarades », « coopérer à l'enquête », « rumeurs »… En surface, il jouait le rôle du père traditionnel aux exigences élevées, mais en réalité, il signifiait aux officiers du Central que cette agression sexuelle collective, qu'elle ait eu lieu ou non, ne pourrait être qu'une « rumeur » ; quelle que soit la vérité, l'issue était déjà scellée.
Wei Wenchuan était jeune, sa subtilité pas encore assez profonde. En entendant ces mots, il ne put s'empêcher de laisser paraître une certaine satisfaction.
L'expression de Lang Qiao se durcit. Luo Wenzhou leva un bras pour lui barrer le passage.
— « Tao Ran, emmène-les à l'intérieur », ordonna-t-il. Sans un regard pour Xiao Haiyang, il s'avança vers Fei Du, sortit quelque chose de sa poche et le lui tendit. « Tiens, les clés de la voiture. Ne reste pas dans les pattes de la justice. File. »
Fei Du prit l'objet et sourit, jetant un coup d'œil à Lang Qiao et Xiao Haiyang, stupéfaits par cette marque d'intimité publique de la part de leur capitaine. Puis il porta ses doigts à ses lèvres et les pressa sur celles de son amant.
Avant que ce dernier n'ait pu repousser sa main, il s'était déjà éclipsé avec légèreté.
— « Qu'est-ce que vous regardez ! Au boulot ! » lança Luo Wenzhou.
⸻
Dix minutes plus tard, Xiao Haiyang, abattu, s'éloignait à pas lents des locaux bourdonnants de la brigade criminelle. Maigre comme un cure-dent, il ressemblait à un chien errant, presque solitaire alors qu'il marchait dans la rue déserte de ce samedi matin.
Il savait qu'il risquait d'être renvoyé pour cela, mais il n'avait pas perdu espoir, tentant de se racheter… Seulement, il s'y était manifestement mal pris. Il avait senti que Luo Wenzhou s'était montré encore plus irrité en le voyant.
Mais s'il ne pouvait plus être policier, que ferait-il ?
Xiao Haiyang s'arrêta au milieu d'un passage piéton, remarquant qu'il ne ressentait pas la douleur fracassante qu'aurait dû provoquer la perte de son emploi.
Fei Du avait vu juste.
Ce métier et Gu Zhao avaient été un joug pesant sur ses épaules toutes ces années ; en le déposant enfin, avant même de se sentir perdu, il éprouvait un vague sentiment de libération.
« Suis-je ce genre de personne ? » pensa-t-il en silence.
Soudain, une voiture klaxonna dans la rue transversale. Xiao Haiyang crut d'abord qu'il gênait le passage et pressa le pas pour finir de traverser. Puis il regarda de plus près et reconnut le véhicule du Capitaine Luo. La vitre s'abaissa.
— « Montez », dit Fei Du.
—
« Ce n'est pas la peine, j'habite tout près », répondit Xiao Haiyang.
Puis il se souvint de quelque chose et ajouta avec raideur : « Merci. »
—
« Je n'ai pas l'intention de vous raccompagner », rit Fei Du. « Je
m'apprête à me rendre chez Wang Xiao, et je ne me souviens plus bien de
l'adresse enregistrée. Tu t'en rappelles ? »
Xiao Haiyang resta interdit.
Le temps qu'il reprenne ses esprits, il était déjà assis dans la voiture.
Mes bébés sont la seule chose qui calme mon dégoût pour ce type et son fils !
- « Il y a forcément quelque chose de détestable chez une personne pitoyable » (可怜之人必有可恨之处) : Cet
adage est en Chine très souvent attribué à Lu Xun (鲁迅, 1881-1936), le
plus grand écrivain chinois du XXe siècle, critique acerbe de la société
et de la psychologie chinoises traditionnelles.
L'expression exacte ne figure pas textuellement dans l'œuvre publiée de Lu Xun, mais elle résume parfaitement la philosophie de ses personnages et son regard sur les victimes opprimées.
Dans sa nouvelle emblématique Le Journal d'un fou (狂人日记, 1918), le narrateur paranoïaque scrute l'histoire et la société cannibales, découvrant que chaque « personne pitoyable » est à la fois victime de l'ordre social et complice de la tyrannie. Souvent dénonçant l'oppresseur tout en reproduisant sur plus faible que lui le même système de violence. On retrouve cette logique chez des personnages comme Ah Q dans La Véritable Histoire d'Ah Q (阿Q正传), à la fois humilié et bafoué par les puissants, mais aussi cruel envers ceux qu'il considère comme plus faibles que lui.
Sens de l'adage : Il exprime une observation amère et désenchantée :- La pitié que l'on éprouve pour une victime ne doit pas faire oublier que celle-ci a pu commettre des actes répréhensibles.
- La souffrance n'exempte pas de la responsabilité morale.
- Parfois, c'est le caractère même de la personne (sa lâcheté, sa complaisance, son aveuglement) qui a contribué à sa propre infortune.
Mais dans la pratique, l'adage est très souvent utilisé pour :- Blâmer les victimes
- Refuser la compassion à ceux qui souffrent
- Justifier l'indifférence ou la dureté envers les malheureux
- Retourner la responsabilité : ce qui lui arrive est un peu de sa faute, donc on n'a pas à plaindre.
- Jiangshi (僵尸) : Le
jiangshi (littéralement « cadavre raide ») est une créature du folklore
chinois, souvent traduit en français par « vampire chinois » ou «
mort-vivant ». Il s'agit d'un cadavre qui ressuscite, généralement
caractérisé par : une rigidité cadavérique (bras tendus devant lui), une
peau livide ou verdâtre, et un mode de déplacement par petits sauts
saccadés, les jambes raides.
Dans les films d'horreur et les récits populaires, le jiangshi est un monstre dangereux, mais son apparence mécanique et son manque de souplesse le rendent souvent aussi ridicule que terrifiant.
La figure a connu un regain de popularité international dans les années 1980-1990 grâce au cinéma hongkongais, en particulier la série Mr. Vampire (僵尸先生, 1985). - Oxymore du « jiangshi fraîchement bouilli » : En
qualifiant Xiao Haiyang de « jiangshi fraîchement bouilli » (刚煮熟的僵尸),
Priest crée un oxymore visuel.
- Un jiangshi véritable est froid, mort, à la peau grisâtre ou livide.
- Un aliment « fraîchement bouilli », à l'inverse, est chaud, cuit, et souvent teinté de rose ou de rouge.
L'oxymore souligne le contraste entre la raideur figée du jiangshi et la couleur vive, bien vivante, d'un corps cuit. Résultat : Xiao Haiyang est à la fois mort de honte et ridiculement vivant, pathétique et risible.
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