Silent Reading : Chapitre 172 - Edmond Dantès XLIV

 

Retour au Sommaire     


 

 

 

 

L’explosion attendue ne vint jamais.

— « Les bombes étaient enterrées sur l’ancien site de l’orphelinat Heng’an, depuis le bâtiment principal jusqu’à la cour arrière », déclara Luo Wenzhou. « Nous les avons déjà désamorcées. Directeur Zhang, cet orphelinat a disparu depuis longtemps. Peu importe la haine que vous portiez à cet endroit, il n’existe plus. Quel sens cela a-t-il encore aujourd’hui ? »

Le bras de Zhang Chunjiu retomba lentement le long de son corps, le détonateur toujours serré dans sa main.

D’une pression machinale, Luo Wenzhou ajusta son oreillette. Une partie de lui ne pensait déjà plus qu’à l’autre extrémité de la ligne. Il aurait voulu traverser les kilomètres qui le séparaient de Fei Du. Pourtant, il lui fallait encore garder les yeux fixés sur l’homme qui se tenait devant lui.

— « C’est terminé, Directeur Zhang. »

Un léger sourire effleura les lèvres de Zhang Chunjiu.

— « Vraiment ? »

À cet instant, quelque chose se crispa dans l’esprit de Luo Wenzhou.

L’instant d’après, une vague de chaleur brûlante le frappa de plein fouet.

Le monde explosa.

Un vacarme assourdissant lui arracha toute perception du son tandis qu’un choc brutal percutait son gilet pare-balles. Quelqu’un le repoussa violemment en arrière.

Dans ses pupilles contractées se refléta une lumière aveuglante.

Le faux Zhang Chunling, dissimulé parmi les hommes derrière Zhang Chunjiu, venait d’actionner la charge explosive qu’il portait sur lui.

Les flammes projetèrent dans les airs des fragments de chair et de sang devenus méconnaissables.

Tout près de lui se trouvait un homme qui, quelques secondes plus tôt encore, avait levé les mains en signe de reddition. L’explosion lui arracha un bras et embrasa la moitié de son visage. Peut-être paralysé par l’horreur, il resta debout quelques instants, incapable de comprendre ce qui venait de lui arriver, avant de laisser échapper des hurlements déchirants.

Autour d’eux, les boucliers balistiques se levèrent comme un seul homme.

Les membres des forces spéciales se dispersèrent avec une précision instinctive, cherchant un couvert au milieu du chaos.

Zhang Chunjiu, lui, fut projeté au sol.

Son dos semblait consumé par le feu. Une douleur fulgurante traversait chaque parcelle de son corps tandis que terre, pierres et débris s’abattaient autour de lui.

À travers le tumulte, il aperçut des silhouettes de policiers courir dans toutes les directions.

Ses oreilles ne percevaient plus rien.

Le monde entier semblait réduit aux vibrations qui remontaient du sol sous lui, à la puissance sourde de l’explosion qui continuait de résonner dans ses os.

L’air était saturé de poudre, de fumée et d’odeurs de sang.

Pourtant, à ses yeux, une seule chose venait encore gâcher le tableau.

Le sol.

Depuis longtemps, l’endroit avait été transformé. Là où s’étendait autrefois une boue nauséabonde ne demeuraient plus que l’asphalte, le ciment et le caoutchouc des aménagements modernes.

Mais dans ses rêves, cette boue existait toujours.

Il en retrouvait encore l’odeur.

Lorsqu’il était enfant, on lui y avait enfoncé la tête plus d’une fois.

Cette haine, gravée dans sa mémoire comme une marque au fer rouge, l’avait accompagné toute sa vie. Elle avait imprégné cette terre imaginaire jusqu’à s’y déposer comme un poison invisible.

Et maintenant, après toutes ces années, ce venin semblait enfin jaillir à la surface, pareil à un gisement enfoui qui éclatait soudain des profondeurs de la terre.

Outre l’homme corpulent déguisé en Zhang Chunling, cinq autres individus l’accompagnaient. Chacun transportait un petit coffre verrouillé.

Zhang Chunjiu leur avait assuré qu’ils contenaient des liquidités et des lingots d’or destinés aux situations d’urgence, leur ordonnant de se les répartir pour le transport. Quant au faux Zhang Chunling, puisqu’il n’avait pas besoin de porter de bagages, les explosifs avaient été dissimulés dans le rembourrage qui épaississait artificiellement son ventre.

Il avait prévu deux plans.

Si les charges enterrées sur l’ancien terrain de l’orphelinat ne pouvaient être déclenchées, celles transportées par ces cinq hommes suffiraient à transformer les lieux en charnier. Les policiers présents deviendraient alors des victimes sacrificielles. Face à un tel amas de restes humains, les médecins légistes auraient probablement travaillé jusqu’à la Fête des Lanternes1 avant de pouvoir identifier tous les corps.

Et pendant ce temps, Zhang Chunling aurait déjà disparu.

Le plan était minutieusement préparé.

Surtout, il lui permettait de mourir selon ses propres conditions, sans jamais tomber entre les mains de la police, sans avoir à subir leurs interrogatoires ni leurs jugements.

Ils n’en avaient pas le droit.

Personne n’avait ce droit.

Allongé face contre terre, Zhang Chunjiu tourna lentement la tête vers le parc des sports.

Au-delà des barrières de sécurité, le petit terrain d’entraînement reposait dans un calme presque irréel.

Peu à peu pourtant, cette image se brouilla.

Le terrain disparut.

À sa place réapparurent les hautes grilles métalliques qui entouraient autrefois la cour de l’orphelinat.

Derrière elles se tenaient les enfants.

Immobiles.

Silencieux.

Alignés les uns à côté des autres comme une rangée de petits fantômes sans vie.

Un sourire effleura ses lèvres.

Puis sa poitrine se souleva brusquement.

L’orphelinat, les grilles, les silhouettes fantomatiques... tout s'évanouit d’un seul coup.

Quelqu’un venait de l’arracher brutalement du sol.

Ses yeux demeurèrent un instant voilés de stupeur.

Il ne comprenait pas.

Une main venait de se refermer sur son poignet.

Luo Wenzhou le tenait fermement par le col et lui criait quelque chose.

Zhang Chunjiu écarquilla soudain les yeux.

Quelque chose n’allait pas.

La terre ne tremblait plus.

Puisant dans un ultime sursaut de force, il se dégagea de l’emprise de Luo Wenzhou et se retourna brusquement.

À l’exception du faux Zhang Chunling, aucune des autres « bombes humaines » n’avait explosé.

Pris de panique, les cinq hommes s’étaient dispersés pour chercher un abri. Tremblants, ils avaient abandonné leurs valises sans même songer à les récupérer.

L’une d’elles était tombée au sol et s’était ouverte sous le choc.

Des pierres et du papier de rebut s’en étaient échappés.

La bombe qu’elle était censée contenir avait disparu.

La plupart des vieux journaux utilisés comme rembourrage avaient déjà été dévorés par les flammes, mais un fragment noirci vint tournoyer devant les yeux de Zhang Chunjiu.

Quelques lignes demeuraient encore lisibles.

L’article remontait à quatorze ans plus tôt.

Il racontait l’incendie du Louvre.

Le visage de Zhang Chunjiu se déforma.

Puis il se mit à hurler.

Les policiers qui convergeaient déjà vers lui le plaquèrent aussitôt au sol.

Luo Wenzhou lui passa les menottes avant de le remettre à ses collègues.

D’un geste machinal, il porta la main à l’éraflure qui lui barrait le front, puis ressortit son téléphone pour rappeler le numéro dont la communication venait d’être interrompue.

L’appel échoua.

Le téléphone de Tao Ran était éteint.

Tao Ran avait longtemps lutté pour émerger de ses cauchemars.

Lorsqu’il finit enfin par ouvrir les yeux, l’obscurité régnait toujours au-dehors, épaisse et étouffante. Impossible de savoir combien de temps il était resté inconscient.

La panique l’avait aussitôt saisi.

Encore désorienté, il avait attrapé son téléphone pour appeler Luo Wenzhou. Mais au moment même où la communication s’établissait, avant qu’il ait eu le temps de prononcer un seul mot, un fracas assourdissant avait éclaté à l’autre bout de la ligne.

Pris de peur, il avait lâché l’appareil.

Le téléphone avait heurté le sol et sa batterie avait été projetée au loin.

À demi immobilisé par ses blessures, Tao Ran avait dû mobiliser toutes ses forces pour se retourner. Il avait ensuite rampé laborieusement sur le carrelage, tâtonnant dans l’obscurité pour retrouver les différentes pièces de son téléphone.

Pendant ce temps, Luo Wenzhou avait rappelé six fois sans obtenir la moindre réponse.

Le souvenir de cette voix essoufflée, de ce simple « Fei Du » interrompu brusquement, lui donnait l’impression qu’un étau lui broyait la poitrine. Son esprit s’était vidé sous l’effet de l’angoisse.

Autour de lui, les policiers fouillaient déjà les suspects à la recherche d’explosifs ou de matières inflammables.

Un officier accourut vers lui.

— « Capitaine Luo, nous avons un mort et un blessé grave. Le mort semble être Zhang Chunling. Il est probable que ce soit lui qui transportait l’explosif. »

Comme mû par un réflexe, Luo Wenzhou raccrocha puis recomposa immédiatement le numéro de Tao Ran.

— « Impossible. Zhang Chunling ne serait jamais le premier à se transformer en bombe humaine. Et ce gros type n’a pas prononcé un seul mot depuis le début. Ça ne lui ressemble pas du tout. »

Son regard se durcit.

— « C’était une diversion. »
— « Hein ? Une diversion ? »

L’autre policier resta interdit.

Il jeta un regard compliqué vers la voiture où Zhang Chunjiu venait d’être placé sous surveillance.

— « Tu veux dire que... que Zhang Chunjiu nous a attirés ici exprès pour couvrir la fuite de Zhang Chunling ? Mais alors où est-il passé ? »

Luo Wenzhou n’avait plus la moindre attention à lui accorder.

Le septième appel venait enfin d’aboutir.

À l’autre bout de la ligne, Tao Ran était toujours étalé sur le sol. Il avait l’impression de n’être plus qu’un amas de douleur vaguement humain.

Entre deux respirations laborieuses, il parvint à articuler :

— « Fei Du... Fei Du m’a drogué... Je... je ne sais pas où il est allé... »

Tout en parlant, il tourna péniblement la tête.

L’ordinateur qu’il avait utilisé pour enquêter sur Hao Zhenhua était toujours allumé. Sous l’écran reposaient son talkie-walkie ainsi que son téléphone de service. Comme beaucoup de policiers, il utilisait deux appareils : l’un pour sa vie privée, l’autre pour les communications professionnelles.

— « Il a utilisé mon ordinateur. Il a aussi touché à mon talkie-walkie et à mon téléphone de service avant de partir. »

Traînant sa jambe plâtrée derrière lui, Tao Ran parvint à se hisser jusqu’à sa chaise.

— « Tout à l’heure... la poursuite du Directeur Zhang... les publications de Zhang Donglai... Ce bâtard... »

Il tenta de grimper sur son siège, échoua, puis laissa finalement échapper une insulte.

Un événement qui devait probablement se produire moins d’une fois tous les vingt ans.

— « Ces photos n’étaient pas destinées à nous. Elles ont été publiées pour tromper quelqu’un d’autre. Il... »

Jusque-là, toute l’attention de Luo Wenzhou était restée concentrée sur Zhang Chunjiu.

Il n’avait pas eu le temps de réfléchir.

Mais les paroles de Tao Ran firent soudain s’emboîter plusieurs pièces du puzzle.

Il releva brusquement la tête.

À travers la vitre de la voiture de police, Zhang Chunjiu le regardait.

Du sang séché maculait encore ses oreilles.

Quelques instants plus tôt, il avait délibérément évoqué Fei Du avant l’explosion.

Sur le moment, Luo Wenzhou avait cru qu’il cherchait simplement à détourner son attention.

Mais pourquoi avoir choisi précisément Fei Du ?

À qui étaient réellement destinées les photographies publiées sous le compte de Zhang Donglai ?

Où se trouvait Zhang Chunling ?

Et surtout...

Après avoir préparé cette mise en scène pendant si longtemps, Zhang Chunjiu ne pouvait pas avoir envisagé une conclusion aussi médiocre.

Un mort.

Un blessé grave.

Rien de plus.

Alors où étaient passées les autres bombes ?

Pourquoi n’avaient-elles jamais explosé ?

Autour de lui, plusieurs policiers ramassaient déjà les fragments de journaux dispersés par l’une des valises éventrées.

Luo Wenzhou n’eut besoin que d’un regard.

Il comprit.

Sans même attendre que Tao Ran termine sa phrase, il raccrocha et composa immédiatement un autre numéro.

Les dents serrées, il attendit que la communication s’établisse.

— « Allô... Directeur Lu. Comment allez-vous ? »

Fei Du émergea de son hébétude sous l'effet de violentes secousses.

Avant même d'avoir retrouvé toute sa lucidité, quelqu'un l'agrippa brutalement pour le tirer hors du véhicule. Une obscurité oppressante l'enveloppait de toutes parts et, lorsqu'il tenta de prendre appui sur ses jambes, celles-ci refusèrent presque de le porter. À peine ses pieds touchèrent-ils le sol qu'il vacilla. Les mains liées dans le dos, incapable de retrouver son équilibre, il s'effondra lourdement dans la poussière.

L'odeur du sang séché qui imprégnait ses vêtements lui souleva aussitôt le cœur.

Pourtant, Fei Du n'esquissa pas le moindre geste de résistance. Il se contenta de rouler sur lui-même là où il était tombé avant de laisser échapper un léger rire.

Le conducteur qui l'avait enlevé supporta mal cette réaction.

D'un mouvement sec, il lui asséna un violent coup de pied dans la poitrine.

— Qu'est-ce qui te fait rire, espèce d'ordure ?

Fei Du n'avait jamais brillé par sa résistance physique. Sous la force du choc, il fut projeté plusieurs mètres plus loin et se replia instinctivement sur lui-même tandis qu'une quinte de toux lui déchirait la poitrine. Ses cheveux, collés par le sang, lui barraient un œil. Il lui fallut un long moment avant de parvenir à reprendre un souffle à peu près régulier.

Lorsqu'il releva enfin la tête, il poussa un soupir chargé d'une émotion presque sincère.

— Quelle brutalité... Maître Fan, ce subordonné n'a pas cessé de me tripoter pendant tout le trajet. C'est profondément anti-intellectuel et d'un goût franchement douteux.

À peine ces mots eurent-ils quitté ses lèvres que le « barbare » s'avança de nouveau, manifestement prêt à lui démontrer ce qu'un véritable manque de délicatesse signifiait.

Une faible toux retentit alors dans l'obscurité.

La voix d'un homme s'éleva, basse et maladive.

— Cela suffit. Ne lui donnez pas davantage l'occasion de s'amuser.

L'effet fut immédiat.

En l'espace d'un instant, le ravisseur passa de prédateur prêt à mordre à chien parfaitement dressé. Il ravala sa colère et recula docilement de quelques pas.

Fei Du tourna lentement la tête dans la direction de la voix.

Une femme avançait dans l'ombre en poussant un fauteuil roulant.

Si Luo Wenzhou avait été présent, il aurait immédiatement reconnu la réceptionniste qui lui avait discrètement remis un message.

L'homme assis dans le fauteuil semblait n'être plus que l'ombre de lui-même.

Son grand corps paraissait incapable de soutenir son propre poids. Il avait maigri au point d'en devenir méconnaissable. Un simple bonnet de laine recouvrait son crâne, tandis que sa tête penchait légèrement sur le côté. Malgré cela, un sourire difficile à interpréter flottait toujours au coin de ses lèvres tandis qu'il observait silencieusement son otage.

Malgré l’empreinte indélébile que cet homme avait laissée au plus profond de sa conscience, Fei Du faillit ne pas le reconnaître.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

  1.  Fête des Lanternes (元宵节, Yuánxiāo jié) : Célébrée le 15e jour du premier mois lunaire, cette fête clôt traditionnellement les festivités du Nouvel An chinois. Elle marque la première pleine lune de l'année. Ses traditions incluent l'exposition de lanternes multicolores, souvent ornées d'énigmes que les passants doivent résoudre et la consommation de tangyuan, des boulettes de riz glutineux dont la rondeur symbolise la réunion et l'unité familiale. Historiquement, c'est une fête qui allie piété religieuse, poésie populaire et jeux sociaux. 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 Me contacter - Télécharger Mo Du - Mes projets 




 Retour au sommaire        

 

 

Commentaires

Populaires

Silent Reading : Chapitre 115 - Verhovensky XXVI

Top Edge : Chapitre 10 - Il faudra payer pour continuer à mater

Bienvenue sur Danmei Traduction FR