Silent Reading : Chapitre 162 - Edmond Dantès XXXIV
Fei Du possédait deux téléphones.
Le premier était relativement « propre ». Hormis quelques photos personnelles qu’il y conservait occasionnellement, il ne lui servait qu’à passer et recevoir des appels. Toutes les personnes qui y figuraient étaient importantes.
C’était celui qu’il avait confié à Luo Wenzhou avant de partir.
Le second, qu’il avait gardé avec lui, contenait absolument de tout. À peine l’eut-il rallumé qu’une avalanche de publicités tapageuses, de messages de compagnons de beuverie et de notifications de mise à jour faillit faire planter l’appareil.
Pourtant, il ne manifesta aucune joie particulière à l’idée d’être libéré.
— « Je peux partir, alors ? Avez-vous interrogé Su Cheng ? Quel est exactement son problème ? »
L’enquêteur fut pris de court par cette question soudaine.
Ils n’avaient trouvé aucune trace de l'homme en fuite.
Une voiture de location avait été découverte abandonnée près d’un poste de péage sur l’autoroute Nord de Yancheng, ses empreintes digitales sur le volant ; c’était la dernière trace qu’il avait laissée derrière lui. Après cela, il semblait s’être volatilisé de la surface de la terre, sans laisser la moindre piste.
S'il avait réellement pris la fuite, ce serait presque une bonne nouvelle. La véritable inquiétude était qu’il ait déjà été réduit au silence.
Mais l’enquêteur ne pouvait naturellement pas révéler ces informations à Fei Du.
Il contourna donc la question.
— « Nous poursuivons actuellement nos investigations. Tant que tous les éléments n’auront pas été éclaircis, vous resterez un suspect, Président Fei. Bien que vous soyez libre de partir, nous pourrions avoir besoin de vous entendre à nouveau. Merci de votre compréhension le moment venu. »
Fei Du leva les yeux.
Le regard dissimulé derrière ses verres fit naître chez l’enquêteur un malaise difficile à expliquer. Pendant un bref instant, il lui sembla même discerner quelque chose d’inquiétant dans la profondeur de ses iris, une lueur presque inhumaine.
Impossible de savoir si cette question relevait d’une simple curiosité ou si Fei Du cherchait délibérément à sonder sa réaction.
Sans même s’en rendre compte, l’enquêteur sentit son ton se refroidir.
— « Souhaitez-vous que nous vous raccompagnions ? »
Un éclat glissa sur les verres de Fei Du, rompant leur échange de regards.
En un instant, cette impression fugace se dissipa. Devant lui ne restait plus que ce jeune homme brillant, raffiné et apparemment inoffensif.
—
« J’ai entendu dire par l’autre enquêteur que la voiture envoyée pour
venir me chercher avait eu un accident en chemin. Quelqu’un cherche-t-il
à me tuer ? »
— « Nous pouvons vous fournir une escorte et garantir votre sécurité personnelle, Président Fei. »
Fei Du repoussa légèrement ses lunettes sur l’arête de son nez et esquissa un sourire teinté d’amertume.
— « Même si tout se passe bien sur la route, que se passera-t-il s’ils s’introduisent chez moi ? Je ne pourrais pas vivre dans cette inquiétude permanente. Sans compter que cela risquerait de déranger le voisinage. Tout le monde est en congé en ce moment. Il est déjà difficile de trouver une aide ménagère, alors un garde du corps... »
Il s’interrompit un instant avant de reprendre :
— « Puis-je attendre ici qu’un proche vienne me chercher ? »
Tous ceux qui avaient étudié le dossier de Fei Du savaient parfaitement à qui faisait référence ce « proche ».
L’enquêteur trouva cette formulation profondément déplacée, mais aucune raison valable ne lui permettait de la refuser.
— « C’est possible. Mais pendant que vous attendez, vous ne devez pas vous promener partout. »
— « Je n’irai nulle part. »
Fei Du agita son téléphone devant lui.
— « Prêtez-moi simplement un chargeur. »
L’enquêteur l’observa un long moment.
Quelque chose, chez cet homme, continuait de le déranger.
Au sein de l’équipe d’enquête, les avis à son sujet étaient profondément partagés.
Pour certains, Fei Du n’était qu’un jeune homme malchanceux, étranger à toute cette affaire, qui aurait très bien pu être piégé puis éliminé par Su Cheng si la chance ne lui avait pas souri d’une manière presque insolente.
D’autres, au contraire, étaient convaincus qu’il n’était pas aussi simple qu’il en avait l’air.
Après tout, être retenu plusieurs jours pour interrogatoire à l’approche du Nouvel An aurait éprouvé n’importe qui. Pourtant, tout au long de la procédure, Fei Du s’était montré d’une coopération irréprochable. Il n’avait jamais paru agité ni nerveux et avait répondu à toutes les questions sans opposer la moindre résistance.
C’était précisément ce qui troublait l’enquêteur.
Même les personnes les plus conciliantes finissent généralement par manifester une forme d’irritation lorsqu’elles sont soumises à une pression prolongée. Dans une salle d’interrogatoire, lorsqu’un suspect n’a rien à avouer, il passe souvent son temps à proclamer son innocence ou à demander encore et encore :
— « Qu’est-ce que vous pensez que j’ai fait, au juste ? »
Sous l’effet de l’anxiété, cette question revient inlassablement, jusqu’à devenir presque obsessionnelle.
Mais Fei Du ne l’avait posée qu’une seule fois.
C’était au tout début, avec une politesse presque déconcertante.
Ensuite, il n’y était jamais revenu.
On aurait dit...
On aurait dit qu’il ne s’inquiétait absolument pas de faire l’objet d’une enquête. Comme s’il savait déjà qu’à une heure précise, tout cela prendrait fin et qu’il quitterait les lieux sans encombre.
Tout ce qu’il disait paraissait relever d’une simple politesse de circonstance. Il donnait la réplique aux personnages secondaires placés sur son chemin, comme s’ils récitaient ensemble un texte dont il connaissait déjà chaque ligne.
Même après avoir quitté la pièce, l’enquêteur ne parvint pas à dissiper son malaise. Il activa discrètement un flux de vidéosurveillance et continua d’observer Fei Du.
Installé avec une décontraction insolente, celui-ci était assis nonchalamment sur sa chaise, absorbé par son téléphone portable, comme si la caméra suspendue au-dessus de sa tête n’existait pas.
À travers l’objectif, l’enquêteur distinguait même ce qui s’affichait sur l’écran.
Comme n’importe quel jeune homme de son âge, Fei Du avait accumulé une quantité absurde d’applications. Son téléphone était si encombré qu’il en paraissait étouffant.
Il publiait des statuts, répondait aux messages reçus pendant les jours où son téléphone était resté éteint, tandis que de nouvelles notifications continuaient d’affluer à mesure que ses contacts découvraient son retour en ligne.
Fei Du menait simultanément cinq ou six conversations.
Tantôt il rassurait quelqu’un sur son état, affirmant qu’il allait bien ; tantôt il demandait à une connaissance de lui rapporter quelque chose de l’étranger ; tantôt encore, il flirtait et plaisantait avec une désinvolture presque choquante. Malgré ce désordre apparent, il ne mélangeait jamais les conversations.
À ce niveau-là, ses talents de play-boy relevaient moins de l’habitude que d’une véritable compétence professionnelle.
L’enquêteur écouta quelques échanges.
Au début, quelqu’un semblait l’avoir mis de bonne humeur. Penché sur son téléphone, Fei Du affichait un sourire éclatant.
Il envoya un message vocal :
— « Vraiment ? Je vous ai tant manqué que ça ? Ce n’est pas acceptable. Que diriez-vous si j’ajoutais vingt mille yuans au plafond de remboursement de chacun ? Pas sur le compte de l’entreprise. C’est moi qui vous ai invités, autant que vous en profitiez pleinement. »
Il semblait qu’un voyage organisé par la société était en cours. À en juger par les montants évoqués, il devait s’agir d’un séjour haut de gamme à l’étranger.
Distraitement, l’enquêteur ressentit une légère pointe d’amertume. De leur côté, ils devaient remplir une montagne de formulaires pour se faire rembourser un repas. Le jeune maître, lui, n’avait qu’à remuer les lèvres pour offrir vingt mille yuans supplémentaires à chacun.
Un peu plus tard, un contact enregistré sous le nom de « Le Philosophe » lui envoya un message WeChat :
« Maître Fei ! Combien d’argent as-tu détourné au fisc pour finir enfermé aussi longtemps ?! »
Lorsque Fei Du avait été convoqué pour interrogatoire, il avait publiquement expliqué qu’il coopérait à une enquête concernant les problèmes financiers d’une filiale. Il n’avait rien révélé de plus.
Avant même qu’il ne puisse répondre, « Le Philosophe » envoya plusieurs messages à la suite :
« Je n’ai même pas pu te voir une dernière fois ! Mon père m’a envoyé en exil dans un pays barbare !!! »
À en juger par son style d’écriture, le point d’exclamation semblait être le seul signe de ponctuation qu’il maîtrisait. Chaque message donnait l’impression qu’il criait à pleins poumons.
Après avoir lu ces lamentations, une lueur malicieuse traversa les yeux de Fei Du.
Il envoya un message vocal :
— « Ton père a finalement compris qu’un bon à rien comme toi était irrécupérable ? »
L’enquêteur poussa un soupir.
Encore un fils de bonne famille venu pleurnicher après avoir été remis à sa place par ses parents.
Il coupa le flux vidéo.
Cela ne servait à rien de continuer à écouter.
Fei Du ne faisait que tuer le temps.
Et il n’était certainement pas assez stupide pour avouer quoi que ce soit sous une caméra de surveillance dont il connaissait parfaitement l’existence.
Sous l’œil de cette même caméra, Fei Du leva son téléphone et écouta tranquillement le message vocal que « Le Philosophe » venait de lui envoyer.
La voix de l’homme semblait provenir d’un endroit particulièrement bruyant. Son débit ressemblait à son écriture : précipité, chaotique, ponctué d’une avalanche de points d’exclamation.
— « Tu ne devineras jamais ! Je me suis pris un verre sur la tête à la maison ! Quand je me suis réveillé ce matin, j’ai cru avoir perdu la mémoire ! Je me suis levé, j’ai regardé autour de moi et je me suis dit : putain, où est-ce que je suis ? De l’autre côté de l’océan ! Parti en pleine nuit avec Zhang Ting ! Tu crois que mon père traverse une crise de la quarantaine ? Il est devenu fou ou quoi ?! Je n’ai même pas de réseau sur mon téléphone ! Je suis planqué dans les toilettes d’un restaurant en train de leur voler le wifi ! »
D’un ton parfaitement détaché, Fei Du demanda :
— « Voler le wifi depuis des toilettes ? Alors, ça sent comment ? »
« Le Philosophe » explosa aussitôt :
— « Va te faire foutre ! Mon père a envoyé des types pour me surveiller ! Ils me collent partout, m’empêchent de contacter qui que ce soit et refusent même de me laisser changer de carte SIM. J’ai dû me cacher dans les chiottes ! »
Fei Du ne put retenir un rire.
— « Je vois. Je suis donc officiellement devenu ton service d’assistance psychologique. »
Puis il ajouta :
— « Bon, sérieusement. Qu’est-ce qu’il y a ? »
—
« Maître Fei, pour être honnête, je suis inquiet. J’ai l’impression
qu’il se passe quelque chose à la maison. Tu as entendu des rumeurs ? »
Pas un muscle du visage de Fei Du ne bougea.
—
« Aucune. Quel genre de problème pourrait-il bien y avoir ? À mon avis,
c’est plutôt toi le souci. Tu as encore fait une bêtise, récemment ? »
— « Pas du tout ! »
— « Vu ton caractère, il est tout à fait possible que tu aies causé des ennuis sans même t’en rendre compte. »
— « ... C’est vrai », admit finalement « Le Philosophe » après un moment de réflexion.
Puis il reprit sur un ton désespéré :
— « Mais si je dois mourir, j’aimerais au moins savoir pourquoi ! Et puis, même s’il voulait m’expédier à l’autre bout du monde, il aurait pu me laisser le temps de dire au revoir à mes frères, non ? À toi aussi ! Ces six derniers mois, tu as passé ton temps enfermé dans une espèce de Grotte des Toiles de Soie1 et tu as complètement disparu de la circulation. Je n’ai même pas aperçu ton ombre ! »
À l’évocation de cette « grotte », quelque chose sembla traverser l’esprit de Fei Du.
Un sourire lui échappa. Il resta un moment les yeux baissés sur son téléphone, comme absorbé par une pensée amusante, avant de demander :
— « Au fait, où es-tu exactement ? »
« Le Philosophe » lui donna le nom du pays, puis celui de la ville.
— « Quelle coïncidence », s’étonna Fei Du avec un naturel irréprochable. « Certains de mes employés sont justement partis là-bas pour leurs congés annuels. Ils ont dû arriver à peu près au même moment que toi. Si tu t’ennuies vraiment à mourir, va passer quelques jours avec eux. Considère que je t’accompagne par procuration. »
À peine eut-il terminé sa phrase que « Le Philosophe » lâcha un juron sonore.
— « Bordel, pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ? Dépêche-toi de m’envoyer leurs coordonnées ! Miaomiao est venue aussi ? Toutes tes assistantes sont des canons et elles passent leurs journées autour de toi. C’est vraiment trop injuste, putain ! »
Zhang Donglai resta encore quelques instants enfermé dans les toilettes.
Fei Du lui transmit rapidement une carte de contact WeChat en précisant qu’il s’agissait du responsable du groupe. Excité, il envoya aussitôt une demande d’ajout qui fut acceptée presque immédiatement.
Un message très poli apparut :
— « Bonjour, Manager Zhang. Le Président Fei m’a demandé de veiller sur vous. N’hésitez pas à me faire savoir si vous avez besoin de quoi que ce soit. »
La photo de profil représentait un petit lapin portant un nœud sur la tête.
Même sans entendre sa voix, Zhang Donglai eut immédiatement l’impression qu’il devait s’agir d’une jeune femme vive et adorable.
Tout en laissant son imagination galoper sur l’identité de cette beauté mystérieuse parmi les employées de Fei Du, il se lança avec enthousiasme dans une tentative de séduction, oubliant presque instantanément jusqu’à l’existence même de son ami.
Mais l’un des hommes chargés de le surveiller, trouvant probablement qu’il passait beaucoup trop de temps dans les toilettes, frappa à la porte.
— « Manager Zhang, tout va bien ? »
—
« Qu’est-ce que tu me veux ?! » s’emporta Zhang Donglai. « Tu comptes
aussi me surveiller quand je vais aux toilettes ? Tu ne peux pas me
laisser tranquille deux minutes ? »
Son téléphone vibra.
Il baissa les yeux sur une photo de groupe où plusieurs jeunes femmes au visage familier apparaissent, bras dessus bras dessous, souriant joyeusement à l’objectif.
Cette image fut comme un rayon de soleil traversant instantanément le cœur morose de Zhang Donglai.
Le petit lapin lui envoya alors un nouveau message :
— « Nous avons réservé la piscine de l’hôtel. Nous organisons une soirée en maillot de bain. Vous venez ? »
Le sang de Zhang Donglai ne fit qu’un tour.
— « Même si je dois tout sacrifier ! »
Une notification apparut soudain dans le fil d’actualité2 de Fei Du. Il l’ouvrit et y jeta un coup d’œil.
Une amie dont la photo de profil représentait un lapin coiffé d’un nœud venait de publier : « Préparez-vous, les beautés, un mystérieux invité de marque arrive ce soir ! »
Lorsqu’il baissa les yeux, le sourire qui flottait sur ses lèvres se retira aussi vite que la marée. Refermant la page, il ouvrit le calendrier de son téléphone et regarda la date : le vingt-huitième jour du douzième mois lunaire.
Il ferma doucement les yeux et laissa échapper un soupir silencieux.
⸻
Dans une salle d’interrogatoire du Commissariat Central, Yang Xin était restée assise toute la journée sans rien faire.
Insensible aux menaces comme aux tentatives de persuasion, elle avait laissé les autres la réprimander ou l’invectiver à leur guise. À un moment, un enquêteur de la police criminelle, submergé par ses émotions, avait même bondi sur ses pieds, les yeux rougis, prêt à la frapper.
Soudain, la porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit de nouveau.
Yang Xin releva la tête d’un air sombre et croisa le regard de Lang Qiao.
C’était précisément celle qui avait failli la frapper et que ses collègues avaient retenue de justesse.
L’inspectrice la fixa sans ciller, mais ne pénétra pas dans la pièce. Elle maintint simplement la porte ouverte et lança à quelqu’un derrière elle :
— « Doucement, c’est un peu étroit. Fais attention à ne pas te cogner. »
Un léger froissement retentit.
Puis Yang Xin distingua enfin la personne qui se trouvait derrière elle.
Pour la première fois, une émotion clairement visible fissura son visage impassible.
Un fauteuil roulant franchissait la porte avec l’aide de Lang Qiao.
C’était Tao Ran.
Alors qu’il aurait dû être encore hospitalisé, il était revenu malgré ses blessures.
Le séjour à l’hôpital ne lui avait manifestement pas réussi. Il avait considérablement maigri, ses joues creusées donnant à ses traits habituellement doux une sévérité inhabituelle.
Après l’avoir observée un moment, il prit la parole :
— « Xinxin, si quelqu’un m’avait dit qu’un jour je me retrouverais assis ici, face à toi, dans de telles circonstances, je ne l’aurais jamais cru. »
Yang Xin s’était toujours crue dotée d’un cœur de pierre.
Pourtant, à la seconde où elle aperçut Tao Ran, cette certitude vola en éclats.
Toute l’humanité qu’elle croyait avoir perdue, abandonnée ou ensevelie depuis longtemps remonta soudain à la surface et s’abattit sur elle avec une violence écrasante.
Toutes ces années, quelle que soit la froideur de sa mère, Tao Ran ne lui en avait jamais tenu rigueur. Il avait toujours été là, comme un grand frère d’une gentillesse presque déraisonnable, attentif jusque dans les moindres détails.
Lorsqu’elle se plaignait de quelque chose depuis son université, un colis arrivait souvent dès le lendemain. Un billet qu’elle n’avait pas réussi à obtenir. Un livre épuisé introuvable ailleurs. Une friandise dont elle avait parlé en passant sans jamais prendre le temps de l’acheter.
Chaque fois que son travail l’amenait dans sa ville, il venait la voir dès qu’il avait terminé ses obligations, les bras chargés de sacs, comme s’il craignait qu’elle manque de quoi que ce soit.
Certains de ses camarades avaient même plaisanté en disant qu’elle cachait un petit ami idéal vivant à distance.
Et, pour une raison qu’elle ne s’était jamais vraiment expliquée, elle ne les avait jamais corrigés.
Tao Ran baissa les yeux vers son bras plâtré.
— « Si cela avait été moi… Est-ce que tu m’aurais tiré dessus aussi ? »
Les yeux de Yang Xin rougirent instantanément.
Elle entrouvrit les lèvres. Pendant un instant, aucun son n’en sortit. Puis elle hocha machinalement la tête.
— « J’aurais préféré que ce soit moi que tu abattes », dit Tao Ran à voix basse.
Il marqua une pause.
— « Depuis le départ de Shifu, j’aurais dû veiller sur vous deux. Je n’ai jamais vu toute la rancœur que tu portais en toi. Je n’ai pas rempli mon rôle. Je t’ai laissée tomber, et j’ai laissé tomber Shifu. Une balle, je l’aurais méritée. »
Les larmes montèrent aussitôt aux yeux de Yang Xin.
— « Tao Ran-ge… »
Tao Ran pinça les lèvres.
— « Mais Xiao-Wu ne t’avait rien fait. Sa mère et sa grande sœur sont là. Elles attendent en bas en ce moment même. Je les ai aperçues de loin et j’ai demandé à Xiao-Qiao de me faire entrer par une autre porte pour les éviter... »
Yang Xin baissa brusquement la tête.
Le cliquetis de ses menottes résonna dans la pièce.
La gorge de Tao Ran se serra.
— « Parce que je ne savais pas quoi leur dire. »
Yang Xin inspira de façon saccadée, les mains crispées contre son crâne.
— « Je ne l’ai pas fait exprès. »
Sa voix se brisa dès les premiers mots.
Quelque chose sembla céder définitivement en elle.
— « Je ne l’ai pas fait exprès... »
Les sanglots qu’elle retenait depuis si longtemps éclatèrent enfin.
⸻
Luo Wenzhou gara sa voiture sur le bas-côté et attendit que Fei Du sorte, tout en écoutant le rapport que Lang Qiao lui transmettait par téléphone.
— « Yang Xin affirme que cet entrepôt était l’un de leurs repaires. Ils comptaient y rester une journée avant d’aller rencontrer le “Professeur”. S’ils ont opposé une résistance aussi acharnée, c’est parce qu’ils avaient reçu un appel de l’un des leurs les avertissant que leur cachette avait été vendue par un traître. »
Du coin de l’œil, Luo Wenzhou aperçut Fei Du qui sortait du bâtiment.
Tout en ouvrant sa portière, il demanda :
— « A-t-elle expliqué pourquoi ils ont résisté à leur arrestation avec autant de violence ? »
—
« Oui. Elle affirme que Zhang Chunjiu a tué Lao-Yang et Gu Zhao, et que
ses hommes ont infiltré la police. Selon elle, ils étaient convaincus
que la police comptait les éliminer pour ensuite faire porter le chapeau
au “Professeur”. Elle a aussi dit qu’elle n’avait jamais eu l’intention
de blesser Xiao-Wu. Elle voulait seulement lui faire peur pour
l’obliger à relâcher Zhu Feng... Elle n’avait jamais manipulé d’arme
auparavant et ne s’attendait pas à un recul aussi violent. Le coup est
parti de travers... »
À cet instant, plusieurs enquêteurs escortèrent Fei Du vers la sortie.
Resserrant son manteau autour de lui, celui-ci leur demanda soudain de s’arrêter.
— « Au fait... j’aimerais vous poser une question. Qu’en est-il du Professeur Pan ? »
L’enquêteur hésita.
— « Pardon, je ne devrais probablement pas demander cela », reprit Fei Du. « Même si je n’ai suivi ses cours qu’un semestre, il reste mon professeur, et son épouse a toujours été très bienveillante avec moi. Si vous ne pouvez pas en parler, oubliez simplement. C’est juste qu’en repensant à ce qui s’est passé le 31 juillet, je me suis souvenu qu’avant mon accident de voiture, ce jour-là, j’avais prévu de lui rendre visite... »
L’expression de l’enquêteur changea légèrement.
Après quelques secondes de réflexion, il releva les yeux vers lui.
— « Vous n’avez effectivement jamais pu vous y rendre ce jour-là. Un suspect majeur, qui n’a toujours pas été retrouvé à ce jour, s’est présenté chez lui. »
Fei Du parut d’abord surpris.
Puis quelque chose se figea dans son regard.
Comme si plusieurs pièces éparses venaient soudain de s’emboîter.
Une lueur de compréhension traversa ses yeux.
Son expression changea brusquement.
- Grotte des Toiles de Soie (盘丝洞, Pánsī Dòng) : Lieu emblématique du roman classique La Pérégrination vers l’Ouest,
il désigne le repaire de sept araignées-démones qui y piègent leurs
proies dans des fils entremêlés. Dans la langue courante, l’expression
évoque un lieu de perdition, une situation inextricable, ou un espace de
retrait total du monde. Ici, lorsque son ami qualifie ainsi
l’appartement de Luo Wenzhou où Fei Du s’est « enfermé » durant les six
derniers mois, l'ironie est savoureuse : si l'expression suggère un
piège dangereux dont il est difficile de s'échapper, le sourire de Fei
Du trahit combien il se délecte de cette « capture » domestique. Entre
le mythe littéraire du prédateur qui dévore sa proie et la réalité de
leur refuge intime, cette analogie souligne, avec une pointe d'humour,
la nature profonde de leur relation.
- WeChat Moments (朋友圈, péngyǒu quān) : Littéralement « cercle d’amis ». Fonction de partage social de l’application WeChat, équivalente au fil d’actualité de Facebook, mais avec des spécificités culturelles fortes. Contrairement aux réseaux occidentaux, le flux est strictement chronologique et non soumis à un algorithme. Les interactions (likes, commentaires) sont strictement limitées aux amis mutuels, ce qui confère à cet espace un caractère à la fois très intime et hautement surveillé. Pour les personnages, les Moments sont un outil essentiel de gestion du guanxi (réseaux de relations) : liker ou commenter devient un devoir social, et le partage d'informations y est souvent finement segmenté par groupes d'amis pour contrôler scrupuleusement son image publique.
Me contacter - Télécharger Mo Du - Mes projets
Retour au sommaire



Commentaires
Enregistrer un commentaire