Silent Reading : Chapitre 159 - Edmond Dantès XXXI

 

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— « Pourquoi il y a autant de monde ? »
— « Dites, ça fait une heure que vous êtes coincé dans cette file ? »
— « Une heure ? J’y ai passé la moitié de ma vie ! Il paraît qu’ils ont installé un contrôle plus loin. »
— « Un contrôle pour entrer en ville, un autre pour en sortir... Le gouvernement est devenu fou ou quoi ? Ils essaient de transformer l’autoroute en parking géant pour nous faire payer des frais de stationnement ? »

Au péage de l’autoroute, les conducteurs prisonniers des embouteillages descendaient les uns après les autres de leur véhicule pour aller voir ce qui se passait.

Des protestations éclataient de tous côtés.

— « Ils vérifient les cartes d’identité et les permis de conduire là-bas », murmura la femme assise sur le siège passager.

Su Cheng grogna en guise de réponse. Ses mains quittèrent un instant le volant pour essuyer la sueur qui lui collait aux paumes.

Il portait une perruque, un chapeau, des bandes adhésives tirant les coins de ses yeux ainsi qu’une fausse moustache. Sous cet accoutrement, il ressemblait à un vieil homme vulgaire et négligé. Il espérait que cette apparence, aux antipodes du raffiné « Président Su », suffirait à le rendre méconnaissable. Quitter la ville ne devrait pas être trop difficile.

Malheureusement, faute de temps, il n’avait pas réussi à se procurer de faux papiers.

Et c’était précisément là qu’il se retrouvait coincé.

En cette période de l’année, la majeure partie des habitants quittait Yancheng. La ville semblait presque déserte, mais l’autoroute s’était transformée en un enchevêtrement inextricable de véhicules. Au départ, Su Cheng avait cru qu’il ne s’agissait que des embouteillages habituels. Lorsqu’il avait compris qu’un contrôle avait été mis en place, il était déjà trop tard pour faire demi-tour.

Devant, derrière, à gauche, à droite, les voitures se touchaient presque. Tous les conducteurs surveillaient jalousement leur position, semblables à des tigres gardant leur territoire, prêts à bondir sur le moindre malin tentant de griller la file. À moins d’abandonner son véhicule sur place, il n’existait aucun moyen de fuir.

Mais Su Cheng avait toujours vécu comme un prince. D’ordinaire, marcher quelques centaines de mètres suffisait à l’inquiéter pour l’état de ses chaussures. En voyant les caméras de surveillance omniprésentes et les policiers disséminés partout autour du péage, il baissa les yeux vers ses jambes soigneusement entretenues et n’eut même pas le courage d’ouvrir la portière.

— « Tout va bien. » Il força un sourire à l’adresse de sa maîtresse, autant pour la rassurer que pour se convaincre lui-même. « Ce genre de contrôle vise généralement les camions et les véhicules de transport de passagers. On passera sans problème. Ne t’inquiète pas. »

La femme le regarda de haut en bas.

L’apparence vulgaire du vieillard était déjà difficile à supporter ; associée à sa bêtise, elle devenait proprement insupportable. Elle aurait volontiers éliminé cet homme pour des raisons purement humanitaires.

Les contrôles de sécurité étaient normalement installés à l’entrée de la ville. S’ils étaient aussi stricts à la sortie, il était évident qu’il se passait quelque chose.

Elle attrapa le bras de Su Cheng.

— « Viens. On descend. »
— « D-descendre ? »

Su Cheng regarda nerveusement autour de lui. À cet instant, la voiture devant eux avança de quelques mètres avec la lenteur d’un escargot. Voyant un véhicule voisin tenter de se rabattre, les automobilistes derrière se mirent aussitôt à klaxonner.

À l’image de l’incapable A Dou1, Su Cheng hésita longuement avant d’appuyer prudemment sur l’accélérateur pour suivre le mouvement.

— « On ne peut pas », protesta-t-il avec conviction. « Ce serait trop suspect. Que fera-t-on si quelqu’un nous arrête ? Et si nous abandonnons la voiture ici, comment continuerons-nous notre voyage ? »

Derrière ses lunettes de soleil, la femme leva les yeux au ciel.

Puis elle les retira, les glissa dans son sac, sortit une lingette démaquillante et effaça rapidement son rouge à lèvres ainsi que son maquillage. Elle ébouriffa ses cheveux, fouilla à l’arrière du véhicule, attrapa un coussin, l’enroula dans son écharpe et le coinça sous ses vêtements.

Sous les yeux médusés de Su Cheng, elle passa en quelques instants d’une élégante beauté sophistiquée à l’allure épuisée d’une femme enceinte.

— « Ce contrôle est peut-être là pour toi. »

Elle se mordit la langue pour ravaler le mot « idiot », puis l’agrippa fermement par le bras.

— « Viens avec moi ! »

Su Cheng n’avait aucune volonté propre. Désemparé, il ne put que lui emboîter le pas.

Alors que tout le monde patientait dans la file, avançant au compte-gouttes, certains décidèrent brusquement d’abandonner leur véhicule en plein milieu de la chaussée. Le conducteur coincé derrière eux vit aussitôt sa colère grimper en flèche. La main déjà sur le klaxon, il s’apprêtait à déverser un torrent d’injures. Mais avant même d’avoir ouvert la bouche, il aperçut une femme enceinte descendre de la voiture. Le visage de la « future mère » était pâle comme un linge. Elle lui adressa un sourire embarrassé. Le conducteur ravala ses jurons et se contenta d’abattre son poing sur le volant.

Le dos de Su Cheng était trempé de sueur froide. Sa main moite agrippait fermement le poignet de la femme, au point de lui donner la nausée.

Peut-être parce que ce vieil homme n’avait jamais accumulé beaucoup de mérite dans son existence, la chance ne semblait guère lui sourire. À peine avaient-ils quitté leur véhicule que la circulation se débloqua inexplicablement devant eux. La file jusque-là figée avança d’une bonne dizaine de mètres d’un seul coup. Une voiture de la voie voisine en profita immédiatement pour se rabattre sans vergogne dans l’espace laissé libre. Les automobilistes coincés derrière n’avaient qu’une envie : expédier cet obstacle jusqu’à la stratosphère. Une nouvelle vague de coups de klaxon s’éleva aussitôt.

Le vacarme finit par attirer l’attention d’un agent de sécurité.

Su Cheng était incapable de prendre la moindre décision. Comme atteint d’un mal chronique de l’hésitation, il avait tergiversé jusqu’au dernier moment. Lorsque la femme l’avait finalement entraîné hors du véhicule, ils se trouvaient déjà à proximité immédiate du poste de péage.

Un agent de sécurité qui venait tout juste de prendre la relève entendit les klaxons retentir sans interruption. En levant les yeux, il aperçut un « vieil homme » tirant derrière lui une « femme enceinte », tous deux avançant tant bien que mal au milieu de la circulation.

Même au ralenti, cela restait une autoroute.

La situation était dangereuse.

L’agent se précipita aussitôt vers eux.

— « Pourquoi êtes-vous descendus de votre véhicule ? Avez-vous besoin d’aide ? »

Su Cheng sursauta violemment lorsqu’il fut interpellé à l’improviste par un agent de sécurité. Tous les pores de son corps semblèrent s’ouvrir d’un coup et son âme manqua de quitter son enveloppe sous l’effet de la peur. Sa colonne vertébrale se raidit comme une barre de fer.

La femme, en revanche, réagit avec une remarquable présence d’esprit. Se serrant brusquement le ventre, elle s’accroupit avec une expression de douleur parfaitement convaincante. Sans prononcer un mot, elle se contenta de laisser échapper quelques gémissements plaintifs.

Ce n’est qu’alors que Su Cheng comprit enfin la situation.

— « Je suis désolé, camarade policier. Ma femme disait déjà dans la voiture qu’elle avait mal au ventre. Nous ne pensions vraiment pas rester coincés aussi longtemps dans les embouteillages... Nous ne savions plus quoi faire. Pourriez-vous... »

L’agent de sécurité s’alarma aussitôt.

— « Ne la laissez pas accroupie sur la chaussée ! Vite, prenez-la dans vos bras. Je vais appeler une ambulance. »

Puis il partit en courant.

Toujours accroupie au sol, la femme saisit aussitôt Su Cheng, le tira derrière elle et l’entraîna à l’écart de la route.

Acculé de toutes parts, Su Cheng n’avait plus le loisir de ménager son précieux corps. Il lui emboîta le pas à toute vitesse. Ensemble, ils franchirent la glissière de sécurité, quittèrent l’autoroute et s’enfoncèrent dans le petit bois bordant la ceinture verte.

Après avoir trouvé en urgence un collègue pour l’aider à transporter la prétendue femme enceinte, l’agent de sécurité revint sur place. En découvrant que les deux individus avaient disparu, il resta un instant stupéfait.

Lorsqu’il raconta toute l’affaire à son supérieur, le visage de ce dernier se durcit immédiatement.

Quelques instants plus tard, une série de véhicules de service quitta le modeste poste de contrôle de l’autoroute et se déploya méthodiquement dans toutes les directions.

Les voix humaines, le grondement des moteurs et même les aboiements des chiens policiers lancés sur une piste se rapprochaient peu à peu.

Coincé de tous côtés, Su Cheng ne pouvait plus continuer à courir.

Il trébucha, lâcha la main de la femme et lança d’une voix brève et fébrile :

— « Je t’avais dit qu’on n’aurait pas dû fuir ! On n’aurait peut-être même pas été repérés si on était restés dans la voiture. Regarde où ça nous a menés ! Ils savent maintenant qui nous sommes ! On n’a même plus de véhicule. Tu cherches à me faire mourir d’épuisement ou quoi ? »

La femme ne lui accorda pas le moindre regard.

Su Cheng lui attrapa l’épaule.

— « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Hein ? Dis-moi ce qu’on... »

Une voix s’éleva alors juste derrière lui :

— « Monsieur Su ? »

Su Cheng frémit et tourna la tête, hébété.

Un homme vêtu de l’uniforme d’un employé de péage se tenait derrière lui, le regardant avec un sourire affable.

— « Notre patron sait que vous êtes dans une situation délicate. S’il n’a pas répondu à vos appels, ce n’était pas intentionnel ; il craignait simplement que la police ne vous surveille déjà. Par mesure de prudence, nous avons dû procéder ainsi. Il m’a envoyé pour vous prêter main-forte. Votre sécurité est notre priorité. Je vous prie de me suivre. »

Su Cheng resta un instant bouche bée. Puis son visage s’illumina d’un soulagement presque extatique. Écartant la main de la femme qui tentait encore de le retenir par derrière, il s’avança comme s’il venait de retrouver un proche.

— « Oui, oui, j’ai appelé un nombre incalculable de fois et il ne répondait jamais. Comment m’avez-vous retrouvé ? Écoutez, la police m’a repéré, maintenant... »

L’homme lui sourit avec une élégance et une distinction parfaitement maîtrisées. Des mains gantées émergèrent des manches de son uniforme et vinrent se poser sur les épaules de Su Cheng.

Les pupilles de la femme se contractèrent.

Sans quitter l’homme des yeux, elle appela doucement :

— « Président Su. »
— « Quoi ? » lança Su Cheng avec impatience.

À cet instant, un éclat métallique traversa son champ de vision.

Un cran d’arrêt avait surgi dans la main de l’homme ganté.

Avant même que Su Cheng ne puisse réagir, la lame s’enfonça droit dans sa poitrine.

Ville H, petite commune de la province T —

L’endroit se trouvait à cinq heures de route de Yancheng.

La distance n’était pas considérable, mais à cause des départs massifs pour les fêtes, Luo Wenzhou et ses hommes passèrent la journée sur la route, quittant Yancheng à l’aube pour n’arriver qu’au moment où le soleil déclinait à l’horizon.

La ville, adossée aux montagnes et tournée vers la mer, bénéficiait d’un climat doux en hiver et agréable en été. Les montagnes regorgeaient de sources chaudes naturelles, ce qui en faisait une destination particulièrement prisée durant la saison froide. Avec l’essor du tourisme ces dernières années, ce lieu autrefois discret avait peu à peu revêtu les atours de la modernité.

L’hôtel n’avait pas été réservé à l’avance et les chambres disponibles se faisaient rares. Heureusement, ils avaient emmené Zhou Huaijin avec eux. Même affaiblie, la fortune de la famille Zhou demeurait considérable. Grâce au jeune Maître Zhou jouant les hôtes, Luo Wenzhou, quelques enquêteurs de la brigade criminelle et Lu Jia purent finalement trouver refuge dans un complexe de villas avec sources chaudes, prétendument classé six étoiles, où ils réservèrent à la dernière minute une petite villa indépendante.

— « Yang Bo et sa mère vivaient autrefois dans un village appelé le Village des Yang, au pied de la montagne. D’après les informations recueillies, c’était un endroit assez isolé et arriéré. Plus tard, lorsque les sources chaudes ont été exploitées, la zone a été transformée en station touristique et tous les habitants ont été relogés. »

Xiao Haiyang, qui venait de revenir après avoir contacté les services de police locaux, posa une pile de photocopies sur la table.

Il engloutit la moitié d’une brioche en une seule bouchée avant de poursuivre :

— « Le village ne comptait que peu d’habitants, la plupart ont préféré une indemnisation financière aux logements proposés. Très peu ont accepté les aménagements prévus. Ceux qui ont été relogés ont principalement été installés dans le district ouest de la ville. J’ai récupéré leurs adresses et leurs coordonnées. »
— « Allons-y », dit Luo Wenzhou.

Ils étaient sur les routes depuis l’aube, se relayant au volant et pour dormir.

À leur arrivée dans la ville H, ils s’étaient contentés d’avaler un repas rapide avant de repartir aussitôt sur le terrain. Hélas, les résultats étaient loin d’être à la hauteur de leurs attentes.

Plus de dix ans s’étaient écoulés. Tout avait changé. Parmi les quelques adresses que Xiao Haiyang avait réussi à retrouver, soit les familles avaient déménagé depuis longtemps, soit les anciens étaient décédés et les plus jeunes n’en savaient rien. Même les souvenirs de leur enfance au village s’étaient estompés avec le temps.

Ils enchaînèrent les visites, sans rien obtenir de concret. Zhou Huaijin sentait son dîner englouti à la hâte lui peser dans l’estomac comme une pierre. La sensation était franchement désagréable. Il adressa un sourire amer à Luo Wenzhou.

— « Je croyais que votre métier consistait à brandir un flingue en criant aux criminels : “On ne bouge plus !” Comment se fait-il qu’on passe notre temps à courir partout ? »
— « Qui vous a dit qu’on ne faisait que courir ? » répondit le capitaine de la criminelle. « On passe aussi un temps fou en réunion et à rédiger des rapports interminables. »

Sous le vent mordant, il écrasa son mégot contre une poubelle. Son expression demeurait calme, mais l’impatience le rongeait. Presque malgré lui, il ressortit son paquet de cigarettes.

— « Hé », lança Lu Jia, incapable de se retenir, « Luo-xiong, je crois que ça suffit. À ce rythme, tu vas bientôt rivaliser avec le réacteur d’un avion. »

Luo Wenzhou lui adressa un sourire paresseux sans répondre.

Il coinça une cigarette entre ses lèvres en songeant : Qu’est-ce que ça peut bien te faire ?

Mais Lu Jia poursuivit :

— « Le Président Fei déteste que les gens fument sans arrêt au bureau. Si tu fumes autant d’habitude, il ne t’a jamais rien dit ? »

Luo Wenzhou marqua un temps d’arrêt. Sans rien laisser paraître, il rangea la cigarette et fit un geste de la main.

— « Venez. C’est la dernière famille. »

La porte de la dernière maison où s’était installée une famille du Village des Yang fut ouverte par un jeune homme d’une vingtaine d’années.

Xiao Haiyang vérifia l’adresse.

— « Excusez-moi, la famille de Yang Yaozong habite bien ici ? »
— « Oui, c’est mon père », répondit le jeune homme avec méfiance. « Vous êtes… ? »
— « La police. »

Après une nuit entière à courir après des pistes sans résultat, Xiao Haiyang vit enfin poindre une lueur d’espoir. Ses yeux s’illuminèrent tandis qu’il exhibait aussitôt sa carte.

— « Nous enquêtons sur une affaire. L’une des personnes concernées vivait autrefois au Village des Yang. Nous cherchons quelqu’un qui pourrait répondre à quelques questions. Votre père est-il… »
— « Ça m’étonnerait », l’interrompit le jeune homme. « Mon père est malade depuis deux ou trois ans. Ici. »

Il pointa sa tempe du doigt.

— « Il n’a plus toute sa tête. »

Lorsqu’ils entrèrent pour constater la situation de leurs propres yeux, ils comprirent rapidement que le vieil homme n’avait pas simplement « perdu un peu la tête ».

Le vieil homme, maigre et ratatiné, était assis sur le canapé en train d’arracher une mandarine à un enfant d’à peine un ou deux ans. Le petit ne savait pas encore parler correctement, et le vieil homme non plus. Après quelques instants, incapable de récupérer son fruit, l’enfant fondit en larmes. Refusant de s’avouer vaincu, le vieil homme ouvrit aussitôt la bouche et se mit à pleurer lui aussi avec un sérieux désarmant. Installés chacun à une extrémité du canapé, le jeune et le vieux rivalisaient de hurlements funèbres, produisant un vacarme à réveiller les morts. Une jeune femme, sans doute sa belle-fille, visiblement habituée à la scène, sortit un petit tabouret pour les visiteurs sans même lever les yeux.

Ils eurent l’impression de recevoir un seau d’eau glacée en plein visage.

Luo Wenzhou s’adressa au fils du vieil homme :

— « Pourriez-vous me dire si, à l’époque où vous viviez au Village des Yang, vous connaissiez une certaine Zhuo Yingchun ? »

L’homme réfléchit un instant. Manifestement désireux d’aider, il finit pourtant par secouer la tête.

— « Je ne crois pas avoir déjà entendu ce nom. »

Vu son âge, il était normal qu’il ne garde aucun souvenir précis d’événements aussi anciens. Luo Wenzhou n’en fut pas surpris, seulement déçu.

Il avait quitté Yancheng depuis une journée entière, sans savoir quels nouveaux incidents pouvaient éclater à tout moment. Chaque heure les rapprochait du Nouvel An, et pourtant ils piétinaient toujours, sans la moindre piste tangible.

— « Capitaine Luo ? » appela Xiao Haiyang.
— « Allons-y », répondit Luo Wenzhou en secouant la tête. « Nous trouverons quelqu’un d’au... »

À cet instant, le vieil homme sénile, toujours engagé dans son concours de pleurs avec l’enfant, lança soudain :

— « Xiao Hua’ao ! »
— « Papa, qu’est-ce que tu racontes ? »

La morve et les larmes maculaient encore son visage. Ouvrant sa bouche édentée, il bredouilla avec application, la salive au coin des lèvres :

— « Zhuo... Xiao Hua’ao ! »

Les yeux de son fils s’arrondirent.

— « Ah ! Tu parles de Xiao Hua’ao ! »

Les pas de Luo Wenzhou s’immobilisèrent net.

— « Ah, c’est d’elle dont vous parlez », dit le fils, soudain éclairé. « Désolé, je ne connaissais pas son vrai nom. Elle avait un fils à peu près de mon âge, non ? »
— « Oui », confirma Xiao Haiyang. « Yang Bo. »
— « Je ne sais pas quel était son véritable nom de famille », poursuivit l’homme. « Quand on était enfants, personne n’utilisait les noms officiels. Xiao Hua’ao2 était assez connue dans le coin. Elle venait d’ailleurs. À cette époque, la région était encore peu développée et le trafic d’êtres humains existait toujours ; elle avait été achetée. Au départ, on l’a mariée à un infirme. Quelques jours seulement après les noces, l’homme est mort et elle s’est retrouvée veuve. Sa belle-famille a estimé qu’elle avait coûté trop cher pour être laissée tranquille ; les anciens ont donc décidé de la remarier à un cousin du défunt.

Son second mari faisait partie des premiers à transporter des marchandises en camion. C’était quelqu’un de taciturne, toujours la tête baissée, qui ne pensait qu’à gagner de l’argent. Leur famille vivait plutôt confortablement. Xiao Hua’ao, elle, aimait s’habiller de façon voyante. Les gens du village passaient leur temps à médire sur son compte et lui ont donné ce surnom.

— « Puis son deuxième mari est mort lui aussi. Plus tard, lors du projet de relocalisation, l’affaire avait fait grand bruit. Beaucoup disaient qu’elle portait malheur à ses maris. Finalement, elle est partie avec son fils et a quitté le village. Je ne sais pas où elle est allée ensuite. »

Xiao Haiyang s’empressa de demander :

— « Savez-vous d’où elle venait à l’origine ? Où elle avait été enlevée ? »
— « Elle n’avait pas été enlevée », corrigea l’homme. « Elle avait été achetée. Quand j’étais petit, j’entendais les anciens raconter que les trafiquants avaient leurs réseaux. Ils récupéraient dans les villes des orphelins, des enfants sans famille ni attaches. Pas forcément beaux, mais en bonne santé. Comme personne ne viendrait jamais les réclamer s’ils disparaissaient, c’étaient les plus faciles à revendre. Enfin… ce sont des histoires qui remontent à plus de vingt ans. Les temps ont changé depuis. Ne vous méprenez pas. »

— « Savez-vous de quelles villes venaient ces enfants ? »
— « Comment voulez-vous que je le sache ? » répondit l’homme avec un sourire. « Tout ce que je vous raconte, ce sont des choses que j’ai entendues. Cela dit, je me souviens que Xiao Hua’ao parlait un mandarin impeccable, rien à voir avec les gens d’ici. Il se disait qu’elle avait grandi à Yancheng. »

Des orphelins, des trafiquants d’êtres humains, la jeune fille que Su Hui avait vendue à l’étranger...

Pourquoi avoir choisi une femme aussi ordinaire que Zhuo Yingchun, la mère de Yang Bo, pour servir d’intermédiaire ?

En un instant, une piste sembla commencer à se dessiner.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

  1. A Dou (阿斗, Ā Dǒu) : Surnom historique de Liu Shan, dernier empereur du royaume de Shu (période des Trois Royaumes). Dans la culture chinoise, il est devenu l'archétype de la personne incapable, indolente et indécrottable. L'expression populaire « un A Dou qu'on ne peut pas aider à se lever » (扶不起的阿斗) souligne son apathie totale malgré les conseils et l'aide qu'il reçoit. Utilisé ici comme surnom pour Su Cheng, il souligne son indécision chronique, son manque d'initiative et sa dépendance vis-à-vis des autres.

  2. Xiao hua'ao (小花袄, xiǎohuāǎo) : Littéralement « petite veste fleurie ». Ce terme désigne à l'origine une veste matelassée traditionnelle, souvent ornée de motifs floraux vifs, portée par les jeunes enfants en hiver. Si c'est traditionnellement un surnom affectueux soulignant la petitesse et la fragilité d'un enfant, il prend ici une connotation différente : dans le texte, il est utilisé par les villageois pour désigner Xiao Hua’ao en raison de sa manière voyante de s'habiller. Ce surnom, qui peut sembler mignon de prime abord, devient alors un outil de commérage, soulignant le regard critique et indiscret de la communauté sur son comportement.

 

Note sur le contexte social : Le trafic d'êtres humains dans la Chine rurale

Le récit fait référence à des problématiques sociales sensibles liées à l'achat d'épouses et au trafic d'enfants, une réalité qui, bien que fermement combattue par les autorités, persiste dans certaines zones rurales. Ce phénomène complexe s'explique par plusieurs facteurs :

  • Héritage historique : Une tradition ancienne où le mariage et l'entrée d'une femme dans une famille étaient souvent régis par des transactions financières via des entremetteurs, une pratique autrefois socialement admise qui a facilité, au fil du temps, des dérives criminelles.
  • Déséquilibre démographique : La préférence traditionnelle pour les garçons, exacerbée par des décennies de politique de l'enfant unique, a créé un excédent massif d'hommes dans les campagnes.
  • Pression économique : Le coût prohibitif des mariages locaux (exigeant souvent maison, voiture et une dot très élevée) pousse certaines familles précaires à se tourner vers des réseaux criminels proposant des épouses issues de trafics ou de filières étrangères.

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

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