Silent Reading : Chapitre 157 - Edmond Dantès XXIX
— « Je connais la société de crédit-bail dont vous parlez. En apparence, nous détenons 45 % des parts et le contrôle majoritaire. En réalité, pourtant, ce n’est pas moi qui la dirige. Si vous regardez de plus près, vous constaterez que les trois autres actionnaires agissent toujours de concert. »
Comme pour s'assurer d'être parfaitement compris, Fei Du reprit avec une patience infinie :
—
« En d'autres termes, ces trois actionnaires minoritaires constituent
les différentes facettes d'une seule et même entité. En tant
qu'actionnaire principal, je n'ai pratiquement aucun droit de regard. »
— « Comment une telle situation a-t-elle pu se produire ? »
Fei Du changea légèrement de position et s'adossa à son siège, révélant ce mélange singulier de jeunesse et de ruse qui lui était propre.
— « La société opère sous l'enseigne du conglomérat, et les véritables détenteurs du contrôle occupent eux-mêmes des postes importants au sein du groupe. Ils bénéficient d'un solide réseau et obtiennent plus facilement des contrats. En résumé, ils utilisent les ressources du conglomérat pour développer leurs actifs privés. »
Il marqua une pause avant d'ajouter :
—
« Mais c'est aussi une excellente manière de s'attacher les faveurs des
anciens. Leurs intérêts sont liés aux miens : nous gagnons ensemble et
nous perdons ensemble. L'intérêt finit par se transformer en loyauté.
Fei Chengyu tolérait ce système. Après tout, une eau trop claire
n'abrite aucun poisson. Lorsque j'ai pris les commandes, je n'avais
aucune raison de renverser leurs bols de riz. »
— « Et qui en est responsable ? »
— « Su Cheng, l'un des vice-présidents du conglomérat. »
Fei Du réfléchit brièvement.
— « Quant à cette société de technologie numérique dont vous parlez… »
— « Tai Hua Digital Technologies », précisa l'enquêteur sans quitter son visage des yeux.
— « Je n'en ai jamais entendu parler. »
Fei Du haussa légèrement les épaules.
— « Ce n'est probablement pas une entreprise importante. Des montants de quelques dizaines de millions ne remontent ni jusqu'au conseil d'administration ni jusqu'à l'assemblée générale. Personne ne va venir me faire un rapport spécialement pour ça. Quel est le problème ? Fraude fiscale ? Violation grave de la réglementation ? »
Le regard de l'enquêteur s'assombrit.
Il allait répondre lorsque Fei Du poursuivit :
— « Cela ne doit pas être si grave. Ils sont audités chaque année. Même lorsqu'on cherche à contourner les règles, il faut toujours donner à l'opération une apparence de légalité. Il n'est pas si facile de laisser une faille visible. Alors quel est exactement le problème ? Je vous avoue que je suis un peu perdu. »
La question que l'enquêteur s'apprêtait à poser venait d'être formulée par Fei Du lui-même.
Pris de court, il resta un instant sans voix.
Soit ce jeune homme faisait preuve d'une franchise désarmante, soit il se montrait d'une prudence extrême. Dans un cas comme dans l'autre, il n'était plus possible de continuer à tourner autour du pot.
L'enquêteur décida alors d'aller droit au but.
— « Président Fei, votre entreprise est immense et vous avez consacré beaucoup d'efforts à vous y imposer. Pourquoi avoir soudainement mis vos activités de côté pour intégrer l'Université de Sécurité de Yancheng et suivre un programme de troisième cycle qui ne vous apporte aucun avantage concret ? »
Sans la moindre hésitation, Fei Du répondit :
— « Je cherchais quelqu'un du nom de Fan Siyuan. »
L'enquêteur s'était préparé à une avalanche d'esquives et de justifications.
Il ne s'attendait absolument pas à une réponse aussi directe et eut l'impression de manquer une marche.
Sa question suivante lui échappa presque par réflexe :
— « Fan Siyuan ? Vous savez qui est Fan Siyuan ? »
—
« Je sais, grosso modo, qu'il enseignait à l'Université de Sécurité de
Yancheng », répondit calmement Fei Du. « J'ai fait mener des recherches
approfondies sans obtenir le moindre résultat. J'ai donc dû aller
chercher les réponses moi-même. »
— « Et pourquoi vouliez-vous retrouver Fan Siyuan ? »
Une heure plus tard, l’enquêteur reçut un appel de l’un de ses collègues.
Il jeta un regard à Fei Du, assis en face de lui, occupé à faire tourner distraitement sa tasse de thé entre ses doigts, tout en tentant d’assimiler les informations qu’il venait d’entendre.
Le jeune homme lui avait raconté une histoire révoltante.
Après avoir officiellement « péri en se jetant à la mer », Fan Siyuan serait réapparu aux côtés de Fei Chengyu dans la résidence familiale des Fei, assistant avec une indifférence glaciale aux sévices que ce dernier infligeait à sa femme et à son fils. Il lui aurait même prodigué des conseils sur l'art de « dresser » une personne. Ce mot, dresser, avait finalement été l'une des causes directes du suicide de la mère de Fei Du quelques années plus tard.
Était-ce vrai ou faux ?
Au cours de sa carrière, l’enquêteur avait interrogé d’innombrables personnes. Lorsqu’il évoquait ses souvenirs, les émotions que Fei Du s’efforçait de contenir lui avaient semblé authentiques. Une telle impression de vérité ne se simulait pas aisément.
Si tel était le cas, la relation entre le père et le fils devait être profondément dégradée, dénuée du moindre semblant de confiance. Fei Chengyu aurait-il réellement osé feindre une incapacité devant un fils qui le haïssait à ce point ? N'aurait-il pas craint qu'une comédie de ce genre ne finisse par devenir réalité ?
Et si, comme l'affirmait Fei Du, il était bel et bien réduit à l'état de mort-vivant, alors qui l'avait secrètement fait disparaître ?
Son enlèvement ne rapporterait certainement pas le moindre centime à Fei Du.
Dans ce cas...
Soit celui-ci avait effectivement planifié un parricide afin de s'emparer de tout ce que possédait son père tout en jouant les innocents, soit quelqu'un cherchait délibérément à le piéger, utilisant Fei Chengyu comme un écran de fumée pour brouiller les pistes.
C’est sur cette réflexion que l’enquêteur décrocha l’appel.
— « Allô ? »
—
« Il n'est effectivement pas le détenteur réel du contrôle de la
société de crédit-bail qui a financé l'usine soupçonnée d'avoir servi
aux écoutes. Elle est dirigée par nommé Su Cheng. Nous avons vérifié : à
l'origine, il ne détenait que vingt pour cent des parts. Il a profité
de l'accident de voiture de Fei Chengyu pour étendre son influence. »
Son collègue poursuivit :
— « Fei Du a tenté de lui demander des comptes lors d'une réunion de direction, mais, comme on dit, quand l'empereur meurt et que le prince héritier est jeune, le régent fait la loi. Su Cheng a rallié à lui plusieurs anciens proches de Fei Chengyu et a presque contraint l'héritier à abdiquer. L'affaire s'est donc enlisée. »
L’enquêteur fixa Fei Du.
— « Faites venir Su Cheng pour interrogatoire. »
— « Justement... j'allais vous en parler. Su Cheng a pris la fuite. »
— « Comment ça ? »
—
« Sa femme affirme qu'il a reçu un appel aujourd'hui avant de préparer
ses affaires à la hâte. Il a simplement dit qu'il partait en voyage
d'affaires. Sauf qu'il a emporté son passeport, que l'entreprise n'a
connaissance d'aucun déplacement prévu et qu'aucun billet d'avion n'a
été réservé à son nom. »
Après une brève pause, il ajouta :
— « Une assistante qui travaillait étroitement avec lui a également disparu. Son appartement est vide. D'après le syndic, Su Cheng s'y rendait régulièrement. Ils soupçonnent une liaison entre eux. Il est aussi possible qu'il soit en train d'organiser un transfert d'actifs. Nous devons approfondir les vérifications. »
Transfert d'actifs. Fuite précipitée. Abandon de son épouse au profit de sa maîtresse...
— « Placez immédiatement les aéroports et les gares sous surveillance », ordonna l’enquêteur. « Nous devons le retrouver. »
Bien que Fei Du ne pût entendre le contenu de l'appel, la réaction de l’enquêteur lui permit d’en deviner une partie. Il porta tranquillement sa tasse de thé à ses lèvres, s'en servant pour dissimuler le léger sourire qui étirait les commissures de sa bouche.
La fuite d'informations au sein du Commissariat Central avait été révélée lors de l'arrestation de Lu Guosheng. Une taupe aussi profondément infiltrée aurait-elle vraiment laissé découvrir aussi facilement son intervention sur les caméras de surveillance ?
À l'époque déjà, Fei Du avait trouvé cela suspect. Il semblait désormais qu'il ne s'agissait que d'une diversion destinée à mettre en avant quelques boucs émissaires.
Le Directeur Ceng en était un.
Cet expert technique propulsé à un poste de gestion s'était toujours montré limité en matière de management. Si Zhang Chunjiu avait passé tant d'années à le former, ce n'était certainement pas en raison de ses compétences. Pendant un temps, le Directeur Ceng avait été muté d'un service à l'autre à un rythme effréné. Officiellement, il s'agissait de faire de lui un gestionnaire polyvalent capable de prendre rapidement ses fonctions n'importe où. En réalité, on le déplaçait avant même qu'il ait le temps de comprendre ce qui se tramait autour de lui, l'envoyant accomplir quantité de tâches complexes et ingrates jusqu'à ce qu'il se retrouve enlisé dans une succession de pièges sans même s'en apercevoir.
L'autre bouc émissaire semblait être la famille Fei.
Dès que la police découvrirait l'anomalie liée à l'usine, elle finirait inévitablement par remonter jusqu'à eux. À l'époque où Fei Chengyu jouait les financiers, une partie des fonds du conglomérat avait transité par plusieurs circuits douteux, laissant derrière elle des traces bien visibles. Fei Du lui-même avait su les repérer ; les enquêteurs de la brigade économique n'auraient aucun mal à en faire autant.
De plus, Fei Chengyu n'était plus en état de parler.
L'affaire disposait déjà de sa conclusion toute trouvée. Ces gens avaient probablement rédigé le rapport final depuis longtemps.
Dans leur version des faits, celui qui avait trahi Gu Zhao n'était autre que Ceng Guangling. Parce qu'il n'appartenait pas à la Criminelle et que son parcours paraissait insignifiant, personne ne l'avait jamais soupçonné.
Quant au dernier conspirateur, toujours selon ce récit, en dehors de Zheng Kaifeng et de Wei Zhanhong, il ne pouvait être que Fei Chengyu.
Sa position, ses motivations, ses ressources financières, sans compter les circonstances troubles entourant la mort de sa femme et de son beau-père... Sous n'importe quel angle, il incarnait le candidat idéal au rôle du cerveau tapi dans l'ombre.
Malheureusement pour eux, Fei Du n'avait aucune intention de suivre le scénario prévu et de subir, lui aussi, un “accident”.
— « Su Cheng s’est présenté aujourd’hui au conglomérat Fei. Lorsque nous avons contacté le président, il était sur place. À ce moment-là, personne ne lui a prêté attention et personne ne savait exactement ce qu’il faisait. Je me souviens simplement que c’est lui qui s’est chargé d’organiser la voiture venue récupérer Fei Du. Nous venons justement d’apprendre que ce véhicule est tombé en panne sur le trajet du retour. D’après le chauffeur, il a failli renverser quelqu’un. »
À ces mots, une sueur froide parcourut le dos de l’enquêteur.
Ce jeune homme impulsif n’avait pas attendu qu’on vienne le chercher après avoir été contacté ; il s’était présenté de lui-même. S’il s’était trouvé dans cette voiture, il n’aurait sans doute plus été question d’avoir simplement « failli renverser quelqu’un ».
L’enquêteur jeta un regard inquiet à Fei Du.
Mais celui-ci se contentait de siroter le thé noir qu’on lui avait servi, avec cette expression délicate de quelqu’un qui se résigne à boire de l’eau de vaisselle par pure politesse. Rien, dans son attitude, ne laissait deviner à quel point il était passé près de la catastrophe.
— « Allez interroger son épouse. »
L’enquêteur n’avait plus le loisir de s’attarder sur ce jeune homme miraculeusement chanceux.
Il se leva et sortit.
— « Il entretenait une maîtresse, et sa femme n’était au courant de rien ? Je refuse de le croire... »
Fei Du n’entendit pas la suite.
Un membre du personnel vint poliment l’inviter à se reposer. Bien que sa liberté fût temporairement restreinte, on continuait de le traiter avec certains égards.
Il adressa un sourire parfaitement serein à l’employé qui lui indiquait le chemin.
— « Pourriez-vous me prêter quelque chose pour passer le temps ? Un roman, une console sans connexion internet, n’importe quoi. »
Les enquêteurs n’auraient sans doute plus le temps de s’occuper de lui avant un moment.
Ils allaient bientôt découvrir que l’épouse de Su Cheng avait engagé un détective privé afin de réunir des preuves de sa liaison extraconjugale. Certes, ce « détective privé » n’exerçait pas dans le respect le plus strict de la loi, mais il compensait largement par son sérieux. Non content de fournir des photographies à Madame Su, il avait également conservé un relevé détaillé des déplacements récents de Su Cheng.
Toute personne entrée en contact avec ce dernier se retrouverait désormais sur la liste des suspects.
Lorsqu’il avait méthodiquement écarté tous les anciens hommes de Fei Chengyu, Fei Du avait délibérément laissé Su Cheng en place. Un imbécile ambitieux, mais médiocre. Il avait même accepté de fermer les yeux sur la disparition d’une petite partie des actifs.
Tout cela avait été préparé pour aujourd’hui.
Le monstre élevé par Fei Chengyu avait fini par se retourner contre son créateur.
Puisqu’il s’apprêtait à demander sa peau au tigre1, Fei Du avait naturellement prévu un bouc émissaire avant même d’entrer dans sa tanière.
Su Cheng était l’appât.
Une faille volontaire dans le filet.
Une cible laissée à la portée de l’adversaire.
Le jour où il avait découvert qu’ils avaient placé quelqu’un auprès de Su Cheng, il avait compris qu’ils avaient mordu à l’hameçon. Ces gens-là vivaient dans le confort depuis trop longtemps. Ils étaient devenus arrogants. Ils se croyaient capables de tout contrôler.
Avec Lu Jia et Luo Wenzhou sur place, il ne leur serait pas si facile de mettre la main sur Zhou Huaijin.
À présent, Fei Chengyu avait disparu et Su Cheng avait pris la fuite à la suite d’une manœuvre précipitée.
Tout avait échappé à leur contrôle.
Que comptaient-ils faire désormais ?
Restait à espérer qu’ils avaient été suffisamment prudents pour ne laisser aucune trace compromettante dans leurs transactions avec Su Cheng.
Dans le cas contraire...
Quelqu’un allait bientôt devoir fuir avant que la justice ne le rattrape.
Mon petit chaton stratège manipulateur 🥺😻🥰
- « Demander au tigre sa peau » (与虎谋皮, yǔ hǔ móu pí) : Chéngyǔ (idiome) signifiant littéralement « discuter avec un tigre pour obtenir sa fourrure ». Cette expression décrit une entreprise aussi vaine que dangereuse : essayer de convaincre quelqu'un d'agir contre ses propres intérêts fondamentaux. À l'origine, le texte ancien citait un « renard », mais le remplacement par le « tigre » souligne davantage la dangerosité de l'adversaire et l'impossibilité radicale d'une telle négociation.
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