Silent Reading : Chapitre 152 - Edmond Dantès XXIV
En périphérie de Yancheng se nichait un village que la grande ville avait vidé de sa substance, aspirant sa jeunesse et sa main-d’œuvre jusqu’à la moelle. En vingt ans, l’endroit n’avait pratiquement pas changé.
Xiao Haiyang s’y rendit par ses propres moyens.
À cause de sa mauvaise vue, il prit soin de heurter chaque nid-de-poule sur son passage, s’infligeant tant de secousses qu’il en ressortit avec le teint d’un mort. Comme si cela ne suffisait pas, à peine fut-il sorti de son véhicule qu’il glissa sur une plaque de verglas et s’étala de tout son long.
Boitillant, il traversa la moitié du village sous la surveillance attentive d’un grand chien jaune à l’allure peu engageante avant de retrouver enfin le policier local avec lequel il avait pris rendez-vous.
Le fonctionnaire chassa le cabot, qui observait avec beaucoup trop d’intérêt la démarche de l’estropié.
— « Je me souviens très bien de cette affaire. La famille Sun avait deux fils. Le cadet avait eu une fille, tandis que l’aîné leur avait donné un petit-fils, le seul héritier mâle de la famille, élevé comme un petit empereur. Ce sale gosse a fini par commettre l’irréparable à cause d’une histoire de rénovation de la maison familiale. Il n’avait jamais accepté que son oncle refuse de contribuer aux frais des travaux et s’était persuadé qu’il était responsable de tous leurs problèmes. Dans son esprit, tous les biens de la famille auraient dû lui revenir. En plus, voir tout le monde réuni pour célébrer le Nouvel An l’avait mis de mauvaise humeur. Deux jours plus tard à peine, la petite fille du cadet passait à travers la glace et se noyait. Elle n’avait que trois ans. Quand on l’a repêchée, son corps était méconnaissable. »
Le policier conduisit Xiao Haiyang dans un modeste poste de police.
Il n’y avait pas de bureau séparé pour l’état civil, seulement un petit espace délimité par une pancarte suspendue. Une employée assurait la permanence derrière le comptoir tandis qu’un vieil homme était venu demander un certificat quelconque.
Le gardien de la paix salua sa collègue puis entra dans une pièce voisine. Il en ressortit avec un dossier qu’il avait préparé à l’avance.
Pointant une photographie officielle du doigt, il déclara :
— « Voici le père de la victime, le second fils de la famille Sun. Il s’appelle Sun Jian. »
Le nez rougi par le froid, Xiao Haiyang prit une profonde inspiration et examina attentivement le document. Puis il sortit à son tour une photographie du faux agent de sécurité du Centre Longyun.
— « Pourriez-vous regarder cette photo ? Est-ce que cela pourrait être la même personne ? »
Le faux vigile “Wang Jian” paraissait avoir vieilli d’une vingtaine d’années.
La structure de ses pommettes avait été modifiée ; privée de soutien, la chair de ses joues s’était affaissée. Son nez, en revanche, présentait une arête anormalement haute dont le cartilage semblait presque prêt à percer la peau. Ses orbites paraissaient plus profondes encore, lui donnant une apparence sombre et inquiétante.
Avant de venir, Xiao Haiyang avait consulté un spécialiste : le visage de cet homme avait manifestement subi plusieurs interventions chirurgicales.
L’un était un quadragénaire au regard dur qu’on n’avait aucune envie de provoquer. L’autre était un jeune père de famille à l’air doux et cultivé. Au premier coup d’œil, personne n’aurait songé à les associer.
Le policier étudia longuement la photographie.
—
« Il y a effectivement des ressemblances. Surtout ce grain de
beauté sous le menton… Mais il a tellement modifié son visage que je ne
peux rien affirmer avec certitude. »
— « Disposez-vous d’empreintes digitales ou d’un relevé ADN ? » demanda Xiao Haiyang.
Le policier secoua la tête avec regret.
— « Rien de tout ça. L’affaire remonte à trop longtemps. À l’époque, nos méthodes d’investigation n’étaient pas aussi développées. Même si les parents affirmaient partout que leur neveu était le coupable, personne n’avait rien vu et nous manquions cruellement de preuves. Quant au gamin, il refusait de reconnaître quoi que ce soit. Nous avions les mains liées. Une enfant de cet âge n’aurait normalement jamais dû sortir seule par un froid pareil. Sa mort était hautement suspecte, mais impossible de désigner un responsable. Après de longues investigations, nous avons finalement été contraints de classer l’affaire... Ah, attendez, si je me souviens bien, il avait signé une déposition à l’époque. Elle devrait encore se trouver dans les archives. Est-ce que cela pourrait vous être utile ? »
Son nom d’origine était “Sun Jian”, et il avait emprunté l’identité d’un certain “Wang Jian”. Un même caractère figurait dans les deux noms. Or, les agents de sécurité du Centre Longyun devaient signer quotidiennement le registre de présence lors de leur prise de service.
Xiao Haiyang sentit son cœur s’emballer.
— « Très bien, montrez-moi ça ! »
Le policier local retrouva rapidement le document signé à l’époque et le lui tendit.
À l’œil nu, Xiao Haiyang eut immédiatement l’impression que les deux signatures provenaient de la même main.
— « Je vais devoir faire examiner cela par un expert en écriture afin d’obtenir une conclusion officielle. Merci beaucoup. »
Le gardien de la paix le raccompagna jusqu’à la porte avec beaucoup d’amabilité.
— « Ce n’est rien. Si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas à revenir. »
À cet instant, le vieil homme venu chercher son certificat tourna brusquement la tête vers Xiao Haiyang.
Ses yeux troubles, voilés par l’âge, s’écarquillèrent soudain.
— « Ce petit salaud de la famille Sun a jeté cette gamine de trois ans dans un trou dans la glace pour la noyer ! Vous autres n’avez rien trouvé à l’époque et vous l’avez laissé s’en tirer, mais alors, vous savez ce qui s’est passé ensuite ? Ce vaurien est tombé lui-même dans une rivière gelée et s’est noyé. C’est le juste retour des choses ! Justice a été rendue ! »
Le policier grimaça aussitôt et se retourna pour rappeler le vieil homme à l’ordre. Quant à Xiao Haiyang, il resta figé sur place quelques secondes, incapable de trouver quoi répondre.
C’est alors que son téléphone se mit à vibrer.
Revenant brusquement à lui, il quitta rapidement le poste de police.
À l’autre bout du fil, Lang Qiao parlait à toute vitesse :
—
« Où est-ce que tu en es ? J’ai trouvé une piste solide concernant la
fausse réceptionniste. Son vrai nom serait Wang Ruobing. Elle avait une
sœur aînée. Il y a un peu plus de dix ans, un scandale impliquant un
professeur de soutien scolaire a éclaté. Le type avait agressé plusieurs
de ses élèves. L’affaire avait fait énormément de bruit à l’époque,
mais aucune victime n’avait accepté de témoigner publiquement. Faute de
preuves suffisantes, il avait été relâché. La sœur de Wang Ruobing
faisait partie des victimes. Elle n’a jamais réussi à s’en remettre et a
fini par se suicider. »
— « J’ai identifié le faux agent de sécurité
», répondit Xiao Haiyang tout en tentant d’ouvrir son dossier avec ses
doigts engourdis par le froid. « Sun Jian, sa fille de trois ans est
morte après avoir été poussée dans un trou dans la glace. L’endroit est
isolé, mais l’affaire relevait à l’époque de la juridiction de Yancheng
et le dossier avait été transmis au Commissariat Central… Inutile de
perdre du temps à chercher davantage concernant le faux Zhao Yulong.
Dans l’une des affaires non résolues, le mari de la victime avait signé
le procès-verbal d’identification du corps. Lui aussi a manifestement
subi une chirurgie esthétique. J’ai demandé à un spécialiste d’examiner
les photographies. En dehors de la mâchoire, du nez et du front, les
autres caractéristiques correspondent parfaitement. »
— « Pour le
faux livreur et le faux patrouilleur, nous n’avons que les photos de
leurs fausses cartes d’identité », soupira Lang Qiao. « Surtout pour le
faux patrouilleur. Le patron a pris le cliché en mode nuit, on ne
distingue presque rien. Mais j’ai continué à fouiller dans les dossiers
des autres affaires classées et j’ai trouvé plusieurs proches de
victimes qui correspondent parfaitement au profil… Dis-moi, binoclard,
est-ce qu’on ne peut pas considérer dès maintenant que tous ces types
qui jouent les intermédiaires et sèment le chaos sont en réalité les
proches des victimes figurant dans les affaires non résolues de l’Album
Photos ? »
L’esprit de Xiao Haiyang restait hanté par les paroles du vieillard.
Son « Justice a été rendue » résonnait encore à ses oreilles.
Il laissa échapper un vague grognement approbateur.
— « Mais qu’est-ce qu’ils cherchent exactement ? » poursuivit Lang Qiao. « Ils se prennent pour des justiciers ? »
Son collègue demeura silencieux un moment, le regard perdu dans le vide.
— « Attends. Je vais essayer de joindre le Capitaine Luo. »
Malheureusement, leur supérieur demeurait injoignable. Son téléphone, enfoui au fond de la poche de sa veste, était réglé sur silencieux.
Luo Wenzhou resta debout, les bras croisés sur la poitrine, observant Fei Du qui noircissait une feuille de notes et de schémas.
Après un instant d’hésitation, il finit par lâcher :
—
« J’ai toujours entendu dire que pour retrouver la mémoire, il fallait
passer par un hypnotiseur compétent. J’ai bien peur de ne pas pouvoir
t’être d’une grande aide dans ce domaine. Après tout, contempler un
jeune homme aussi chaleureux, plein de vie et rayonnant que moi devrait
plutôt t’encourager à profiter du présent et à regarder vers l’avenir. »
—
« Je n’ai besoin ni d’un hypnotiseur ni de retrouver mes souvenirs. Ce
que je cherche, c’est la vérité », répondit Fei Du sans lever les yeux
de sa feuille. « Le cerveau humain est parfaitement capable de fabriquer
de faux souvenirs. Le problème, c’est que ces souvenirs artificiels
sont toujours pleins de détails flous et incohérents qui dissimulent la
logique réelle des événements. J’ai besoin que tu me poses des questions
avec le regard d’un observateur extérieur afin de m’aider à identifier
ce que ma mémoire a passé sous silence. »
Luo Wenzhou fronça les sourcils.
— « Tu accordes vraiment du crédit à ce qu’a raconté ce chauffeur ? »
— « Ils se font appeler les Récitants. »
Fei Du fit tourner son stylo entre ses doigts avant de le laisser retomber sur la table.
— « Honnêtement, Shixiong, ne trouves-tu pas que ce Récitant me ressemble beaucoup ? »
Les traits de Luo Wenzhou se durcirent aussitôt.
— « Pas du tout. »
Fei Du esquissa un léger sourire sans se formaliser de la réponse.
— « J’ai toujours cru que ma manière de faire, qui consiste à rassembler des victimes autour de moi et à exploiter leurs détresses matérielles ou émotionnelles afin d’atteindre mes objectifs, n’était qu’une imitation grossière de leurs méthodes. Mais aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression que ma façon d’agir ressemble davantage à celle du Récitant. Quand deux choses semblent se correspondre, il existe généralement un lien concret entre elles dans la réalité. »
Les sourcils de Luo Wenzhou se froncèrent davantage.
— « Ce chauffeur m’a affirmé que leur chef, celui qu’ils appellent Professeur, était dans l’impossibilité absolue de venir me voir actuellement. Deux explications sont possibles. Soit il craint qu’on le dénonce immédiatement à la police, soit il est réellement incapable de se déplacer. Dans ce cas, soit sa liberté est restreinte, soit son état de santé l’en empêche. Or les mots exacts qu’a employés le chauffeur étaient qu’il "regrettait de ne pas pouvoir venir en personne". J’ai donc tendance à privilégier la seconde hypothèse. »
Luo Wenzhou fit quelques pas dans la pièce.
—
« Monsieur Pan est actuellement au centre de tous les soupçons. Il ne
peut même plus rentrer chez lui, ce qui limite déjà sa liberté. Et puis
il y a… Shiniang. Elle est à l’hôpital, ce qui relève effectivement d’un
problème de santé. Lequel des deux te paraît le plus suspect ? »
— « Ils se heurtent tous les deux au même problème. »
— « Lequel ? »
— « L’argent. »
Fei Du releva enfin les yeux.
—
« Fabriquer de fausses identités, entretenir tout un réseau
d’exécutants, installer des dispositifs d’écoute, organiser des
surveillances, se procurer des armes illégales… Chaque opération coûte
une fortune. Cela revient pratiquement aussi cher qu’entretenir des
criminels en fuite. Cet homme est soit extrêmement riche, soit soutenu
par quelqu’un qui l’est. Cela réduit considérablement le nombre de
suspects potentiels. À l’échelle de Yancheng, on peut probablement les
compter sur les doigts des deux mains. Et j’en fais partie. »
— « Fei Du, si tu as quelque chose à dire, dis-le clairement. »
Luo Wenzhou se tourna vers lui. Pour une fois, toute trace de plaisanterie avait disparu de son visage.
— « Je déteste quand tu prends ce ton-là. »
Normalement, quand il râlait ou jurait, il ne se prenait pas lui-même au sérieux. Mais quand il était vraiment en colère, son expression devenait de plus en plus calme et froide.
Fei Du ne répondit pas. Évitant son regard, il poursuivit simplement sa réflexion :
— « … Fei Chengyu ferait également partie de cette liste, s’il n’était pas hors d’état de nuire. »
Luo Wenzhou baissa les yeux vers lui avec une expression particulièrement contrariée.
— « En poussant le raisonnement jusqu’à la paranoïa la plus totale, si l’on parvenait à corrompre le personnel médical, il ne serait pas impossible de simuler un état végétatif. » Fei Du esquissa un léger sourire. « Lors de sa première hospitalisation, j’ai fait surveiller le médecin responsable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les aides-soignants étaient remplacés chaque semaine. Je disposais de leurs biographies complètes. Lorsque l’hôpital m’a affirmé qu’il souffrait de lésions cérébrales irréversibles, je l’ai transféré à plusieurs reprises dans différents établissements sous prétexte de rechercher d’autres traitements. Ce n’est qu’après avoir obtenu partout le même diagnostic que je l’ai finalement placé dans une maison de santé. Malgré cela, je l’ai maintenu sous surveillance étroite pendant plus d’un an, jusqu’à ce que j’aie définitivement pris le contrôle du groupe. »
Luo Wenzhou lâcha :
— « … Et pourquoi ne pas l’avoir simplement étouffé avec un oreiller ? »
—
« J’y ai pensé. Mais cela n’aurait servi qu’à révéler prématurément mes
intentions. » Fei Du parlait avec le plus grand calme. « Ce qui
m’intéressait, c’était l’ombre qui se tenait derrière lui. Lui laisser
un dernier souffle revenait à laisser une arête coincée dans la gorge de
cette personne. »
Luo Wenzhou prit place en face de lui.
— « La première fois que je suis entré dans le sous-sol, j’ai eu énormément de chance et je n’ai pas été découvert », poursuivit Fei Du d’un ton égal. « Six mois plus tard, j’y suis retourné. Cette fois, la chance ne m’a pas souri et je me suis fait prendre. Après cela, Fei Chengyu a entièrement vidé la cave… Voilà, dans les grandes lignes, ce dont je me souviens. Mais la manière dont je suis parvenu à entrer et ce qui s’est produit après que j’ai été découvert… Ça a toujours été très flou. »
Après un instant de réflexion, Luo Wenzhou demanda :
— « Commençons par le début. Combien de combinaisons possibles avais-tu pour entrer ? »
— « Trois hypothèses me semblaient particulièrement plausibles », répondit Fei Du.
—
« Le système de sécurité de votre sous-sol déclenchait une alarme dès
la première erreur de saisie. Autrement dit, tes chances de réussite
dépassaient à peine trente pour cent. » Luo Wenzhou marqua une pause. «
J’aurais probablement tenté ma chance quitte à me faire corriger
ensuite. Mais toi… d’après ce que je sais de ton caractère, tu aurais
été beaucoup plus prudent. »
Même si Fei Du n’avait pas naturellement été aussi méticuleux, l’environnement dans lequel il avait grandi l’aurait inévitablement rendu ainsi.
Il se montrait plus méfiant que la plupart des gens pour les choses les plus insignifiantes. Et se faire surprendre par Fei Chengyu n’avait rien à voir avec une simple punition parentale ou quelques lignes de repentance à recopier.
Fei Du hocha lentement la tête, reconnaissant la pertinence de l’analyse.
—
« Tu ne te serais jamais lancé là-dedans sans que quelqu’un ne te mette
sur la piste », conclut Luo Wenzhou. « Il est peu probable que ce soit
Fei Chengyu lui-même, et certainement pas une gouvernante de passage.
Quant à quelqu’un d’extérieur à la maison… j’ai du mal à croire que tu
lui aurais accordé suffisamment de confiance. En procédant par
élimination, si quelqu’un t’a réellement orienté vers ce sous-sol, alors
cela ne pouvait être que ta mère. Et cela correspond exactement à ce
que tu as vu dans ton rêve l’autre jour. »
— « Oui », admit Fei Du.
—
« Passons à la deuxième question. Tu as dit que, la première fois, tu
avais eu l’impression qu’elle t’observait et qu’elle avait couvert ta
fuite. La deuxième fois, puisqu’elle t’avait fourni le code, elle savait
parfaitement ce que tu comptais faire. Alors pourquoi n’a-t-elle pas pu
te protéger cette fois-là ? »
Fei Du posa les coudes sur ses genoux et appuya son menton sur ses doigts.
Ses sourcils se froncèrent malgré lui.
À mesure qu’il s’approchait de ce souvenir, tout devenait de plus en plus flou.
Il ne parvenait réellement plus à s’en rappeler.
—
« Très bien », reprit Luo Wenzhou après un moment. « Avant que Fei
Chengyu ne te découvre, qu’étais-tu en train de faire ? Quelle est la
dernière chose dont tu te souviennes clairement ? »
— « ...
L’ordinateur, je crois. » Fei Du réfléchit longuement. « Oui, ça devait
être l’ordinateur. Le mot de passe était le même que celui du sous-sol. »
— « Et pendant que tu fouillais dedans, Fei Chengyu est arrivé à l’improviste ? »
Le pli entre les sourcils de Fei Du se creusa davantage.
Après un long silence, il répondit avec précaution :
— « ... Je ne crois pas. »
Il ne croyait pas.
Rien que d’imaginer cette scène suffisait à lui donner des frissons. Si les choses s’étaient réellement passées ainsi, il était persuadé qu’il éprouverait encore aujourd’hui une forme d’angoisse chaque fois qu’il ouvrait un ordinateur portable semblable.
— « Non », reprit-il en suivant son raisonnement. « Je pense avoir entendu quelque chose avant cela. Un bruit inhabituel. C’est probablement ce qui m’a poussé à me cacher. »
Luo Wenzhou n’était pas psychologue. Il ignorait comment guider davantage cette exploration de la mémoire. Il ne pouvait que lui laisser le temps de reconstruire lui-même les fragments épars de son passé.
Une pensée lui traversa soudain l’esprit.
Chaque fois que Fei Du parlait de Fei Chengyu, il ne ressemblait ni à un fils évoquant un père sévère, ni même à quelqu’un se souvenant d’un parent violent ou cruel.
Il parlait de lui comme d’un monstre.
Comme d’une créature tapie dans un cauchemar.
Pourquoi ?
Fei Chengyu n’avait-il jamais porté la main sur son propre fils ?
Luo Wenzhou resserra inconsciemment les doigts autour de sa tasse. Le fond de porcelaine racla légèrement la table dans un bruit sourd.
Le regard de Fei Du se fixa brusquement dessus.
— « De la porcelaine... » Sa voix se fit lointaine. « J’ai entendu de la porcelaine s’entrechoquer. Deux pièces de porcelaine. Et Fei Chengyu a dit... »
Qu’avait-il dit ?
Une douleur aiguë traversa sa tempe comme un éclat de verre.
Son cœur s’emballa brutalement.
"Ce n’est pas nécessaire."
Sa voix était devenue presque inaudible.
— « "Ce n’est pas nécessaire. Nous n’en prendrons pas." »
— « Donc il n’était pas seul. Ta mère leur apportait du thé. Qui était avec lui ? »
Une silhouette floue traversa l’esprit de Fei Du.
Il distinguait une présence.
Un visage.
Mais aucun nom.
C’était comme rester bloqué devant une question dont on connaît la réponse sans parvenir à la formuler. Tous les détails périphériques demeuraient parfaitement nets. Les paroles, les sons, l’atmosphère... tout lui revenait avec précision.
Tout, sauf l’essentiel.
Une douleur sourde lui serra la poitrine.
Il inspira brusquement, puis fut pris d’une quinte de toux, comme si l’air venait soudain de manquer autour de lui.
Cette même réaction.
Les pupilles de Luo Wenzhou se contractèrent brusquement.
D’une voix sombre, il demanda :
— « Qu’est-ce que Fei Chengyu t’a fait ? »
Fei Du ne répondit pas.
Il leva simplement une main dans sa direction, comme pour lui signifier de ne pas s’inquiéter.
Luo Wenzhou lui saisit fermement l’épaule.
— « Fei Du, c’est toi le spécialiste ici. Explique-moi donc ce qu’est un syndrome de stress post-traumatique, et quels en sont les symptômes. »
Fei Du inspira avec difficulté.
— « Je n’ai aucun... »
— « Aucun quoi ? »
— « Aucun traumatisme. »
Constatant que sa voix n’était plus qu’un souffle rauque, il se racla la gorge avant de poursuivre :
— « Fei Chengyu ne m’a jamais frappé. Il ne m’a jamais infligé de blessures physiques. Sinon, je serais forcément allé à l’hôpital. Et si des tiers étaient intervenus, il m’aurait été impossible de l’oublier. »
Luo Wenzhou le regarda comme s’il venait d’entendre une absurdité monumentale.
— « Depuis quand le mot “traumatisme”
désigne-t-il uniquement les blessures physiques ? Dis-moi franchement,
étudiant Fei Du, tu as vraiment réussi tes examens de fin d’année ?
Enfin, ce n’est pas grave, je ne me moquerai pas de toi si tu dois
passer les rattrapages. »
— « Je ne souffre d’aucune séquelle psychologique. »
Fei Du se renversa légèrement contre le dossier et arqua un sourcil d’un air détaché.
— « Tu as bien dû t’en apercevoir. Ma capacité à me mettre à la place des autres est extrêmement limitée. J’éprouve très peu d’empathie ou de sympathie. Je ne connais pratiquement pas la honte. Ma perception de la peur est bien plus lente que celle de la plupart des gens. Quant à mes réactions instinctives face à l’anxiété, elles sont presque inexistantes... Si l’on ajoute à cela une certaine agressivité, mon profil n’est guère différent de celui de Fei Chengyu. Comme cette ressemblance ne me plaisait pas particulièrement, j’ai choisi de me corriger moi-même à coups d’électrochocs. »
Luo Wenzhou comprit soudain qu’ils venaient d’atteindre le cœur du problème.
Pendant un long moment, il demeura silencieux.
Face à ce jeune homme aux traits raffinés, il éprouvait une véritable stupeur.
Jusqu’à présent, il avait toujours considéré les jugements impitoyables que Fei Du portait parfois sur lui-même comme de simples accès de mauvaise humeur, de l’autodérision ou une façon d’évacuer son amertume les jours difficiles.
Jamais il n’avait imaginé que, dans l’esprit de Fei Du, ces affirmations n’étaient pas des critiques.
C’étaient des faits.
Des caractéristiques objectives, au même titre que son nom, son âge ou son sexe.
— « ... Non », dit finalement Luo Wenzhou d’une voix grave. « Je n’ai jamais eu cette impression. »
Fei Du soutint son regard.
Sans trop savoir pourquoi, il regretta soudain d’avoir demandé à Luo Wenzhou de l’aider à fouiller dans ses souvenirs.
Il se leva brusquement.
— « Si je n’arrive pas à me souvenir, alors laissons tomber. Je vais appeler mes hommes pour savoir s’ils ont retrouvé ce chauffeur. Puisque le Récitant est réapparu, il y aura forcément des pistes à exploiter. On peut aussi essayer d’autres méthodes... »
Luo Wenzhou le retint par le bras.
Au même instant, le téléphone de Fei Du se remit à sonner.
— « Attends... » protesta-t-il.
Mais Luo Wenzhou tira brusquement sur son bras.
Pris au dépourvu, Fei Du trébucha.
Luo Wenzhou l’attira contre lui, passa un bras autour de sa taille et immobilisa la main qui cherchait déjà à atteindre le téléphone.
— « Tu as dit que, la première fois où tu t’étais introduit dans le sous-sol de Fei Chengyu, ta mère l’avait détourné de toi. Après avoir fui, pourquoi n’as-tu pas osé regarder ce qu’il lui faisait ? »
Les doigts de Fei Du tremblèrent malgré lui.
Luo Wenzhou posa sa main contre sa poitrine.
— « Tu ne l’as pas sauvée. Alors tu t’es senti coupable ? Tu t’es senti honteux ? Tu portes ça en toi depuis toutes ces années, n’est-ce pas ? C’est pour cela que tu refuses d’y penser. À force, tu as fini par te convaincre que tu avais oublié. »
Sa voix s’abaissa encore.
— « Fei Du... est-ce que tu as vraiment oublié ? »
Comme un animal acculé, Fei Du se débattit instinctivement.
— « Je n’ai pas... »
—
« Tu m’as dit que lorsqu’il la maltraitait, il t’obligeait à assister à
la scène », murmura Luo Wenzhou à son oreille. « Même en fermant la
porte, tu savais ce qui allait lui arriver, n’est-ce pas ? Dis-moi... »
La sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois.
Stridente.
Discordante.
Exactement comme ce bruit.
Celui qu’il avait entendu ce week-end-là en rentrant de l’école.
Celui qui avait accompagné la découverte de ce corps froid et immobile.
En un instant, un cauchemar récurrent jaillit des profondeurs de sa mémoire avec une netteté terrifiante.
Une femme au visage violacé par l’asphyxie, étendue sur le sol, les yeux grands ouverts, qui le regardait.
Et lui demandait :
Pourquoi ne m’as-tu pas sauvé ?
Avant même d’en prendre conscience, Fei Du se débattit avec une violence désespérée.
Le service à thé fut balayé de la table basse. Les tasses de porcelaine roulèrent sur le parquet avant d’exploser en une pluie d’éclats. L’eau brûlante se répandit dans toutes les directions.
Le fracas de la porcelaine brisée percuta ses souvenirs de plein fouet.
On l’arracha du petit meuble bas dissimulé au pied de la bibliothèque. Puis le cri d’une femme retentit, mêlé au fracas d’une porcelaine de grande valeur qui volait en éclats. Fei Chengyu la traînait par les cheveux sur un sol jonché de débris tranchants. À leurs côtés se tenait un homme qui observait cette sinistre farce avec une indifférence absolue.
Instinctivement, il chercha refuge auprès de ce grand invité et se tapit derrière lui. L’homme baissa les yeux vers lui et lui adressa un sourire du haut de sa stature, allant même jusqu’à lui caresser doucement les cheveux.
— « Tu ne peux pas te contenter de te cacher, mon garçon », dit-il.
Fei Chengyu sembla alors remarquer sa présence. Ses yeux injectés de sang se posèrent sur lui.
Fei Du eut l’impression que son cœur cessait instantanément de battre.
Cette sensation familière de suffocation l’assaillit de plein fouet. Fei Chengyu venait de refermer ce collier de métal autour de son cou.
Seulement, cette fois-ci, à l’autre bout du fil, il ne s’agissait pas de l’un de ces petits chats ou de ces chiens avec lesquels il s’exerçait d’ordinaire pour son « entraînement » ; c’était—
Fei Du se considère sincèrement comme un monstre et ça me tue qu'il ne réalise pas à quel point c'est faux. Que même s'il peut parfois l'exprimer différemment, il se soucie de ses proches, peut être en colère pour eux, inquiet, qu'il a de l'empathie, bien plus que certains qui vont faire de grands discours mais jamais s'occuper d'une pauvre femme qui a perdu son fils, d'une adolescente violée, d'une petite fille enlevée, etc.
Et il réalise même pas que OUI il est traumatisé ! Qu'il est humain, sensible et profondément traumatisé par l'horreur qu'il a vécue !
Mon bébé mérite tout l'amour du monde ! 😤😭
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