Silent Reading : Chapitre 148 - Edmond Dantès XX
Le bras gauche et la jambe droite de Tao Ran étaient suspendus dans des directions opposées. Ainsi ficelé, il ressemblait à un poisson séché étalé au soleil sur la façade d'une cabane de pêcheur. Lorsque ce poisson séché entreprit soudain un mouvement aussi brusque, l'aiguille de sa perfusion sauta dans les airs.
Xiao-Wu fit un bond en arrière.
— « Ge, mais qu'est-ce que tu fais ? Allonge-toi ! Allonge-toi tout de suite ! Je vais appeler... »
La sueur froide perlait déjà aux tempes de Tao Ran. Ses os brisés protestèrent à l'unisson ; son cœur s'emballa si violemment qu'il en eut le souffle coupé. Pourtant, il ne semblait même plus sentir la douleur. De sa main enflée, il agrippa fermement la manche de Xiao-Wu.
— « Quand... quand es-tu allé voir Shiniang ? »
—
« Shiniang ? » Xiao-Wu le regarda sans comprendre. « Shiniang a un
cancer, non ? Il fallait bien que j'y aille. Quand elle est allée à
l'hôpital pour son opération, c'est moi qui l'ai conduite. Je voulais
même rester après l'intervention pour veiller sur elle, mais c'est
justement à ce moment-là que toute cette histoire a éclaté. Pourquoi ?
Qu'est-ce qu'il y a ? »
Tao Ran ne répondit pas.
Dans sa poitrine, son cœur ressemblait à une mer déchaînée sous une tempête polaire.
Le soir où ils avaient découvert le mouchard dans ses affaires, chez Luo Wenzhou, ils avaient envisagé que l'espion n'appartenait pas forcément à leur brigade. Toutes les personnes qu'il avait rencontrées seul à seul pouvaient être concernées : témoins, informateurs, proches des victimes...
Cette nuit-là, incapable de trouver le sommeil, il avait passé des heures à revoir chaque visage.
Parmi eux, celui de Fu Jiahui lui était brièvement venu à l'esprit.
C'était elle qui l'avait convoqué pour lui remettre le testament de Lao-Yang.
Et ce testament mentionnait précisément le dossier de la Route Nationale 327 ainsi que Gu Zhao.
Presque aussitôt après, avant même qu'il ait eu le temps d'assimiler la confession de Lao-Yang selon laquelle « certaines personnes avaient changé », le principal protagoniste de l'affaire 327 était réapparu en assassinant Feng Bin près de la Tour du Tambour.
Une telle succession d'événements pouvait-elle réellement relever du hasard ?
Un tueur n'était pas un juke-box qu'on activait à la demande.
Mais il s'agissait de Shiniang.
Lorsqu'ils parlaient de mouchards, de taupes et de traîtres, soupçonner Fu Jiahui ne serait-ce qu'une seconde paraissait presque blasphématoire.
Et pourtant...
Pourquoi avait-elle tenu à lui remettre personnellement ce testament dont personne n'avait encore vérifié l'authenticité ?
Tao Ran se souvenait parfaitement de ce jour-là.
Après avoir récupéré un lourd carton de viande séchée, il s'était rendu chez elle. L'immeuble des Yang ne possédait pas d'ascenseur. La boîte menaçait de céder à tout instant sous son poids ; il avait dû la soutenir à bout de bras pendant les six étages. Lorsqu'il avait frappé à la porte, ses mains tremblaient déjà d'épuisement.
Puis, sans même avoir eu le temps de reprendre son souffle, il avait reçu ces révélations de plein fouet.
Au moment de prendre congé, Fu Jiahui lui avait tendu le document.
Son expression était étrange.
Elle souffrait, évidemment.
Mais derrière cette souffrance brillait quelque chose d'autre, une lueur qu'il n'avait pas comprise sur le moment.
Tao Ran se souvenait encore de ses paroles.
— « Il faut que tout cela soit réglé. »
À l'époque, encore sonné par ce qu'il venait d'apprendre, il n'avait pas mesuré le poids de ces mots.
Lao-Yang avait écrit que certaines personnes avaient changé.
Alors...
T'étais-tu mise à changer toi aussi ?
— « Je dois sortir », lâcha soudain Tao Ran.
— « Quoi ? »
— « Je dois aller voir quelqu'un. Tout de suite. »
Il leva vers Xiao-Wu un regard d'une intensité presque fébrile.
— « Aide-moi. »
Le jeune officier contempla un instant l'allure de poisson séché du capitaine adjoint Tao, puis son expression résolue.
Il manqua de lâcher :
— « Ge... tu es devenu complètement fou ? »
⸻
Luo Wenzhou, qui comptait bien mettre la main sur le Directeur Lu, arriva avec un temps de retard. Lorsqu'il apprit que son supérieur était déjà rentré chez lui, il renonça à attendre.
Il brûlait d'en apprendre davantage sur Fan Siyuan, et tout de suite.
Il prit donc la direction du domicile du Directeur Lu, sans se douter qu'il allait une fois encore trouver porte close.
—
« À l'hôpital ? » répéta-t-il, incrédule, en se tournant vers l'épouse
du directeur, aussi désemparée que lui. « Tantine, est-ce qu'il a dit
pourquoi ? »
— « Non. » Madame Lu secoua la tête. « Dès qu'il est
rentré, on aurait dit qu'il était possédé. Il a foncé dans son bureau
sans même enlever sa veste ni changer de chaussures. Deux minutes plus
tard, il repartait déjà. Je n'ai aucune idée de ce qui lui arrive. »
Luo Wenzhou prit congé d'un signe de tête.
Le Directeur Lu venait tout juste d'être relâché par l'Inspection Générale. Pourtant, au lieu de rassurer sa femme ou de retourner au Commissariat Central, il s'était précipité seul à l'hôpital.
Pourquoi ?
Qu'avait-il découvert ?
Luo Wenzhou ralentit le pas, l'esprit en ébullition. Une main posée sur le toit de sa voiture, il resta immobile quelques secondes.
Puis quelque chose s'éclaira brusquement dans son esprit.
Il ouvrit la portière, s'installa derrière le volant et démarra en trombe.
⸻
Pendant ce temps, Lu Youliang pénétra dans le service d'hospitalisation les mains vides, détonnant au milieu des visiteurs chargés de fruits et de paniers-cadeaux.
Arrivé devant la chambre de Fu Jiahui, il resta plusieurs secondes à contempler la plaque fixée sur la porte. Puis il inspira profondément et frappa.
Allongée sur son lit, Fu Jiahui tourna lentement la tête.
Elle était d'une maigreur inquiétante. Sa peau pâle se confondait presque avec le blanc de sa blouse. Ses lèvres avaient perdu toute couleur. Le dos de sa main, relié à une perfusion, portait encore les marques violacées des piqûres répétées.
Elle semblait terriblement fragile.
À sa vue, elle ne sourit pas.
Son visage conserva son habituelle froideur, et son regard, calme et distant, semblait dépouiller Lu Youliang de tout ce qui faisait son statut et son autorité.
— « Te voilà », murmura-t-elle. « Assieds-toi. »
Lu Youliang tira un petit tabouret et s'installa tant bien que mal.
— « Ta fille n'est pas là ? »
—
« Épargne-moi les banalités. Tu n'es pas venu rendre visite à une
malade. » Elle l'interrompit sans répondre. « D'ailleurs, personne ne
vient voir un mourant les mains vides. »
Lu Youliang baissa les yeux vers ses mains et sembla prendre conscience de sa maladresse.
— « Je... »
— « Dis plutôt ce que tu as à dire. » Sa voix était lasse. « Je n'ai plus beaucoup de temps à consacrer aux détours. »
Le silence s'installa.
Lu Youliang tapota nerveusement son genou du bout des doigts avant de se décider.
— « J'ai appris ton diagnostic le mois dernier. J'ai eu peur que toi et ta fille ne puissiez pas assumer seules tout ce qu'implique un traitement aussi lourd. J'ignorais ce que la mutuelle prenait en charge, combien cela allait coûter... Alors je suis venu t'apporter de l'argent. »
Les lèvres de Fu Jiahui se pincèrent dans ce qui ressemblait presque à un sourire amer.
— « Directeur Lu, je te remercie de cette attention. »
—
« Sauf que pendant que j'étais sorti fumer sur le balcon, tu as profité
de mon absence pour remettre l'argent dans ma sacoche. »
— « J'ai
suffisamment d'économies. Je n'ai pas besoin de ton argent »,
répondit-elle. « Pourquoi cette question ? Il te manquait quelque chose ?
»
— « Non. La somme était intacte. »
Lu Youliang leva les yeux vers elle.
Dans son regard se mêlaient tristesse et incompréhension.
— « Mais il y avait autre chose. »
Fu Jiahui comprit aussitôt et ferma les yeux.
L'un assis, l'autre allongée, ils semblaient figés dans le temps, pareils à deux statues de pierre lentement érodées par les années.
Lu Youliang sortit alors un petit appareil d'écoute de sa poche et le déposa avec précaution sur la table de chevet, à portée de regard.
— « J'avais bien remarqué que quelqu'un avait fouillé dans ma sacoche, mais je ne m'en étais pas inquiété. En voyant l'argent remis à sa place, j'ai tout de suite compris que c'était toi. Je n'allais pas retourner toutes mes affaires pour ça. »
Ses yeux étaient injectés de sang.
— « Sǎo zi1, de son vivant, Lao-Yang disait toujours que tu étais aussi courageuse que minutieuse, et qu'il n'existait rien capable de t'intimider. On le taquinait en disant qu'il était fou amoureux de sa femme. » Il marqua une pause. « Aujourd'hui, je suis forcé de reconnaître qu'il avait raison. »
Fu Jiahui le regarda sans ciller.
— « Tu me flattes, Directeur Lu. »
—
« Je n'ai rien à cacher. Si quelqu'un veut m'écouter, qu'il écoute. »
Lu Youliang baissa les yeux vers ses mains crispées. « Je ne suis qu'un
vieux fonctionnaire sans importance. Je n'ai ni réputation à préserver
ni secrets à protéger. »
Il inspira profondément.
— « Sǎo zi, réponds-moi honnêtement. Le jour où Luo Wenzhou et les autres sont partis arrêter Lu Guosheng, lorsque l'opération a failli échouer à cause d'une fuite d'informations... »
Sa voix vacilla.
— « Est-ce que c'était toi ? »
Devant la porte, la main déjà levée pour frapper, Luo Wenzhou se figea.
Au même instant, un grincement de roues retentit derrière lui.
Il tourna la tête.
Chang Ning arrivait en poussant un fauteuil roulant sorti d'on ne savait où. Assis dedans se trouvait Tao Ran, qui aurait pourtant dû être cloué à son lit d'hôpital.
Leurs regards se croisèrent.
Pendant une fraction de seconde, Luo Wenzhou eut l'impression d'être revenu trois ans en arrière, au jour où il avait appris la mort de Lao-Yang. Son cerveau savait qu'il venait d'entendre quelque chose, mais refusait encore d'en accepter le sens.
Un léger rire s'éleva dans la chambre.
Un rire sans chaleur.
— « Directeur Lu, ta perspicacité ne cesse de m'impressionner », souffla Fu Jiahui. « N'as-tu pas déjà compris ? »
Un frisson traversa Luo Wenzhou de la tête aux pieds. Il dut s'agripper au chambranle pour rester debout.
— « Mais pourquoi ? »
Malgré tout ce à quoi il s'était préparé, Lu Youliang sentit son cœur se serrer douloureusement.
— « Je ne comprends pas... Est-ce que quelqu'un t'a menacée ? Est-ce qu'on te fait chanter ? »
Les mots se bousculaient.
—
« C'est Yang Xin, n'est-ce pas ? C'est à cause d'elle ? Dis-le-moi ! Je
peux la faire placer sous protection policière jour et nuit. Si nous ne
sommes même plus capables de protéger la femme et la fille de notre
propre frère d'armes, alors qu'est-ce qui nous donne encore le droit de
porter cet uniforme ? »
— « Lao-Yang est mort sans même savoir qui l'a tué ! »
La voix de Fu Jiahui claqua comme un fouet.
— « Alors épargne-moi ces grands discours. Qu'est-ce que nous représentons à leurs yeux ? »
Lu Youliang resta figé, incapable d'y croire.
— « Quoi, mes paroles te surprennent ? » persifla Fu Jiahui avec un sourire chargé de mépris. « Dis-moi, Directeur Lu, tu sors à peine des interrogatoires de l'Inspection Générale. Tu n'as toujours pas compris comment Gu Zhao est mort ? Ni comment Lao-Yang a fini par mourir lui aussi ? Lao-Yang avait pourtant rédigé un testament. Il avait pris toutes ses précautions. Mais le mal a toujours une longueur d'avance sur le bien. As-tu réussi à le sauver ? Es-tu arrivé à temps ? »
Le souffle de Lu Youliang se bloqua.
— « Lao-Yang... Lao-Yang aussi... »
—
« Je vais bientôt partir », poursuivit Fu Jiahui sans lui prêter
attention. « Il ne me reste plus beaucoup de temps. Lao-Lu, les médecins
n'ont pas découvert ma maladie à la fin de l'année. Les premiers
symptômes remontent à bien plus loin. Quand on approche de sa fin, on
finit par le sentir. C'est pour cela que j'ai dit à mes frères et sœurs
que je ne pourrais probablement pas assister au dénouement. »
— « Tes... quels frères et sœurs ? » demanda Lu Youliang, saisi d'effroi.
—
« Ceux qui partagent le même sort que moi », répondit-elle doucement. «
Ceux qui ont subi les pires injustices. Ceux pour qui la police ne peut
arrêter les coupables et pour qui la loi est incapable de rendre
justice. Quand tu cries ta douleur, les gens te regardent avec
compassion. Ils versent quelques larmes, te disent que ton malheur les
touche, puis poursuivent leur chemin. Tu crois que le monde entier est
de ton côté, ensuite, le temps passe. Leur pitié s'épuise, ils
t'oublient, et tu restes seul avec ta souffrance. »
Elle marqua une pause.
— « Alors, si une personne seule ne peut rien faire, il suffit de se rassembler. De se tendre la main. C'est remarquablement efficace, tu ne trouves pas ? Regardez-vous aujourd'hui : vous avez enfin commencé à traquer la taupe et à rouvrir les vieux dossiers. »
Essoufflée, elle s'interrompit un instant avant de reprendre :
— « Quant à cette fuite d'informations, je te présente mes excuses. Ma santé nous a forcés à accélérer certaines choses, et tout n'était pas parfaitement préparé. Notre ennemi est d'une ruse et d'une perversité extraordinaires. L'affaire de la famille Zhou avait déjà attiré son attention, puis celle de Wei Zhanhong n'a fait qu'aggraver la situation. Ils ont réussi à mettre la main sur l'un de nos frères et à intercepter nos communications. Heureusement, cela n'a pas compromis notre objectif. »
Chaque mot frappait Lu Youliang de plein fouet.
Un bourdonnement emplit ses oreilles.
— « La famille Zhou... Wei Zhanhong... Le meurtre commis par Lu Guosheng... Tout cela venait de vous ? » balbutia-t-il. « C'est votre organisation qui a tout orchestré ? "Demande à Shatov" dans l'affaire Lu Guosheng, c'était l'un des vôtres ? Tu savais que cet adolescent allait mourir et... et tu es restée là à regarder ? Sǎo zi, ce garçon était plus jeune encore que Xinxin ! Es-tu... es-tu devenue folle ? Et Xinxin ? Est-elle au courant de tout ça ? »
Fu Jiahui ne répondit pas à la question.
Elle se contenta de le regarder.
Puis elle déclara d'une voix calme :
— « Tu connais ce dicton ? »
Ses yeux ne quittèrent pas les siens.
— « C'est dans le cœur des justes que l'on taille les monstres.2 »
En un éclair, tous les détails s'emboîtèrent dans l'esprit de Luo Wenzhou.
Xiao Haiyang lui avait raconté qu'il n'avait flairé l'anomalie qu'après avoir entendu Yang Xin mentionner « par inadvertance » les rumeurs qui circulaient au réfectoire.
Par inadvertance ?
Les avait-elle réellement entendues par hasard ?
Ou savait-elle qu'une tentative d'assassinat contre Yin Ping était en cours, poussant délibérément un enquêteur un peu trop zélé à prendre la place qu'on lui réservait sur l'échiquier ?
Yang Xin savait tout.
Non seulement elle était au courant, mais elle avait participé à toute l'opération.
Sa jeunesse avait simplement rendu son jeu moins naturel, moins souple que celui d'un adulte. Pourtant, cela avait largement suffi à tromper Xiao Haiyang.
C'était une gamine qu'il avait vue grandir.
Lorsqu'elle était au collège, Luo Wenzhou avait lui-même emmené quelques gars remettre à sa place un voyou qui la harcelait. Au lycée, il s'était démené pour lui trouver des professeurs particuliers. Avant le concours d'entrée à l'université, chaque fois qu'elle obtenait de bons résultats aux examens blancs, Lao-Yang ne manquait jamais de lui rabattre les oreilles avec sa fierté de père.
Dans la chambre, la voix de Lu Youliang s'éleva brusquement, chargée d'émotion :
— « Qui êtes-vous ? Qui vous dirige ? Qui a organisé tout cela ? »
Fu Jiahui répondit dans un souffle :
— « Nous sommes... ceux qui ramènent les histoires du passé... une à une... sans jamais se tromper... sous vos yeux... Nous sommes les récitants de ces histoires. Nous... »
Puis le silence tomba.
Un silence écrasant.
— « Sǎo zi ! »
La voix de Lu Youliang éclata soudain, mêlée de colère et de stupeur.
Luo Wenzhou poussa brutalement la porte.
Allongée sur son lit d'hôpital, Fu Jiahui avait fermé les yeux.
Une légère courbe persistait au coin de ses lèvres. Ce n'était plus un sourire méprisant.
C'était presque un sourire paisible.
Le sourire de quelqu'un qui s'endort pour toujours.
Luo Wenzhou resta figé.
Ces dernières années, il avait rarement trouvé le courage de lui rendre visite. Même depuis son hospitalisation, il s'était toujours contenté de passer quelques minutes avec les autres avant de repartir.
Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait plus réellement regardée.
Pendant un instant, il eut l'impression de contempler une inconnue.
— « Va chercher un médecin ! »
Le cri de Lu Youliang le tira brutalement de sa stupeur.
Luo Wenzhou fit demi-tour et s'élança hors de la chambre.
À peine avait-il franchi la porte qu'il aperçut une silhouette disparaître à l'extrémité du couloir.
Yang Xin !
— « Appelle du secours ! »
Il lança ces mots à Chang Ning avant de partir à sa poursuite.
⸻
Au même moment, Fei Du était allongé de tout son long sur le canapé de Luo Wenzhou, les yeux fixés sur l'horloge accrochée au mur.
Les aiguilles avançaient lentement tandis que, sourcils froncés, il réfléchissait.
Un vacarme soudain venu de la cuisine interrompit le fil de ses pensées.
Il tourna la tête juste à temps pour assister à la chute spectaculaire de Luo Yiguo, qui venait de s'affaler sur son arrière-train avec toute la dignité d'un sac de pommes de terre.
Pendant les fêtes du Nouvel An, les parents de Luo Wenzhou avaient acheté tant de friandises pour leur « petit-fils » que les placards habituels n'avaient plus suffi. Luo Wenzhou avait donc réquisitionné un meuble suspendu de la cuisine pour stocker les réserves du Président Guo.
Malheureusement pour ce dernier, le placard se trouvait presque au plafond et sa porte, dépourvue de poignée, s'avérait beaucoup moins coopérative qu'elle n'en avait l'air.
D'ordinaire, aucune porte non verrouillée ne résistait longtemps à Luo Yiguo. Véritable cambrioleur spécialisé dans le vol de nourriture, il avait bâti toute sa réputation sur ce talent. Depuis qu'on lui avait imposé un régime, sa détermination n'avait fait que croître.
Cette fois, il avait pris son élan depuis le sommet du réfrigérateur pour percuter la porte du placard en plein vol.
Le calcul semblait parfait.
La réalité le fut beaucoup moins.
Ses pattes glissèrent lamentablement sur la surface lisse. Il s'écrasa contre le meuble avant de redescendre en catastrophe, griffes sorties et moustaches froissées.
Mais Luo Yiguo n'était pas du genre à reconnaître sa défaite.
Déjà, il reprenait position pour tenter une nouvelle attaque.
Fei Du contempla la déconfiture du félin sans la moindre compassion.
Son regard glissa ensuite vers une boîte vide, abandonnée dans la poubelle qui n'avait pas encore été vidée.
C'était bien cela.
Ce jour-là, il avait bel et bien ouvert une boîte pour Luo Yiguo, avant d'être détourné par d'autres urgences et d'oublier complètement ce détail.
Il ne s'était pas attendu à voir ce souvenir enfoui refaire surface dans un rêve.
Il ouvrit l'application de notes de son téléphone et relut les quelques mots cryptiques et décousus qu'il s'était laissés au réveil :
La boîte de pâtée pour chat, la colère de Luo Wenzhou, les blessures de Tao Ran, la suffocation, l'origine du code, le cri de la femme…
Ton mari a dédié sa vie à son job de flic, il meurt et tu réalises que la police, ses collègues, sa seconde famille, ne sont pas des gens en qui tu peux avoir confiance... Je comprends le désir de se faire justice soi-même. 😢
- Sǎo zi (嫂子) : Terme d’adresse signifiant
littéralement « épouse du frère aîné ». Dans les milieux professionnels
soudés, comme la police, l'armée ou les pompiers, il est couramment
employé pour désigner l’épouse d’un collègue proche, marquant une
transition de la relation professionnelle vers une relation
quasi-familiale. Employer sǎo zi au sein d'un service de police, c'est affirmer l'appartenance à une même cellule, celle des « frères d'armes » (zhànyǒu, 战友). J'ai préféré utiliser ce terme plutôt que la traduction anglaise sister-in-law,
afin de refléter la nuance culturelle et l'intimité particulière de
cette fraternité. J’espère ne pas avoir fait d’erreur lors de mes
recherches.
- « C'est dans le cœur des justes que l'on taille les monstres » : Cette réflexion s'inspire d'un passage célèbre du roman Rickshaw Boy (《骆驼祥子》) de Lao She. Bien que la traduction anglaise choisie pour cette édition soit une synthèse frappante ("Bad people are carved out of the good"), elle est l'écho direct de la pensée de l'auteur : « L'homme s'est élevé lui-même hors de l'état de bête, mais jusqu'à aujourd'hui, l'homme continue de chasser ses semblables dans l'état de bête. » Lao She y dénonce la cruauté d'une société dite « civilisée » qui, par ses mécanismes d'exclusion et de violence, transforme les individus les plus honnêtes en proies ou en prédateurs.
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