Silent Reading : Chapitre 147 - Edmond Dantès XIX
Xiao Haiyang hésita un instant avant de répondre :
— « Je ne le sais pas encore. »
—
« Moi, j'ai une petite idée », intervint soudain Luo Wenzhou. « C'est
d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles je vous ai réunis
aujourd'hui. Quand nous enquêtions sur Wang Hongliang, je me suis rendu à
l'Immeuble de la Grande Fortune pour tenter de sauver Chen Zhen et j'y
ai croisé une fausse réceptionniste. Plus tard, dans l'affaire du
collège Yufen, après le meurtre de Feng Bin près de la Tour du Tambour,
Fei Du et moi avons remonté la piste suivie par ces adolescents... »
—
« Ah ? » Lang Qiao releva aussitôt la tête. « Vous êtes allés tous les
deux au Parc des Amoureux... enfin, vous vous y êtes rendus pour... pour
l'enquête ? »
Un silence pesant s'abattit immédiatement sur la pièce.
Xiao Haiyang n'avait absolument aucune idée de ce à quoi elle faisait allusion. Appuyé sur sa main, Fei Du lui adressa un sourire en coin qui n'augurait rien de bon. Terrifiée, Lang Qiao détourna aussitôt les yeux.
Heureusement, Luo Wenzhou se montra plus magnanime. Il attrapa un vieux dossier et lui en donna un coup sec sur le front.
— « Qu'est-ce que tu peux être futée, toi. »
Lang Qiao se frotta la tête en gémissant :
— « ... Votre Majesté, je ne suis qu'une humble idiote. »
Luo Wenzhou leva les yeux au ciel et ouvrit la vieille chemise cartonnée qui menaçait de se désintégrer.
— « À l'endroit même où Feng Bin a rencontré son meurtrier, nous sommes tombés sur un faux patrouilleur qui usurpait l'identité d'un autre homme. Ensuite, lorsque nous poursuivions Lu Guosheng, les enregistrements de vidéosurveillance du Centre Longyun ont été remplacés et le gardien nommé Wang Jian a disparu sans laisser de traces. Encore une fausse identité. Plus tard, lorsque nous avons repris l'interrogatoire de Wang Xiao, nous avons consulté les vidéos du collège Yufen datant du six novembre. Nous avons découvert que les camarades de classe mentionnées dans sa déposition n'étaient jamais revenues à l'école et que la personne qui l'avait suivie dans les toilettes était en réalité un agent d'entretien. »
Il marqua une pause.
—
« Un faux agent d'entretien. Et si l'on ajoute notre faux Zhao Yulong,
ça commence à ressembler à une habitude, vous ne trouvez pas ? »
— «
Ce sont toujours des personnages de second plan », enchaîna aussitôt
Xiao Haiyang. « Des travailleurs temporaires, des employés de service ou
des marginaux venus d'ailleurs. Des gens occupant des postes où le
renouvellement est constant et où il est très facile de passer inaperçu.
»
Il suivait désormais parfaitement le raisonnement.
—
« Et ils disposent tous d'un modèle réel. Pour Zhao Yulong, par
exemple, le nom, l'âge, le lieu de naissance et même une partie du
parcours professionnel correspondaient. Tant qu'on ne creuse pas en
profondeur, il est pratiquement impossible de repérer la moindre
anomalie. »
— « Tu en oublies un », fit remarquer Fei Du d'une voix
basse. « Nous n'avons toujours pas retrouvé le faux livreur avec lequel
Dong Qian était en contact juste avant l'assassinat de Zhou Junmao. Si
l'on met de côté la question du mobile, il mérite probablement d'être
rangé dans la même catégorie. »
— « Une réceptionniste, un patrouilleur, un vigile, un agent d'entretien, un livreur... » murmura Lang Qiao.
Un léger frisson lui parcourut l'échine.
Mieux valait ne pas trop s'attarder sur cette réflexion. Un employé de maison pouvait facilement empoisonner un repas. Un agent de sécurité ou un patrouilleur inspirait naturellement confiance. Les agents d'entretien traversaient n'importe quel endroit sans attirer l'attention. Quant aux livreurs, ils pouvaient frapper à la porte d'innombrables foyers sans éveiller le moindre soupçon.
Le plus inquiétant était que toutes ces professions, auxquelles le public accordait spontanément sa confiance, étaient aussi celles où le changement d’employés était le plus élevé, où le suivi du personnel était le plus flou et où les contrôles d'embauche restaient les plus superficiels.
— « Utiliser de fausses identités et disparaître dans la nature pendant aussi longtemps… Ça ressemble de plus en plus au travail d'une seule et même organisation. »
Luo Wenzhou sortit une photographie de la chemise cartonnée.
— « Et cette fois, on a enfin quelque chose de concret. Cette femme s'appelle Zhu Feng. C'est la fausse agente d'entretien qui s'est infiltrée dans le collège de Wang Xiao. On a pu l'identifier parce qu'elle a déjà eu affaire à la justice. »
Il désigna la photo du doigt.
— « Il y a quatorze ans, son mari, qu'elle venait d'épouser, a été assassiné. Le tueur a ensuite été reconnu pénalement irresponsable en raison de troubles mentaux et a échappé à toute peine de prison. Zhu Feng n'a jamais accepté cette décision. Elle a tenté de se venger en s'introduisant dans l'hôpital psychiatrique où il était interné, mais elle a échoué. Plus tard, son affaire a été intégrée à la première version de l’Album Photos. »
Il s'interrompit un instant, puis sortit sept dossiers fins de la chemise et les étala sur la table.
— « Ce que vous ignorez peut-être, c'est que le premier projet Album Photos a très mal tourné. »
— « Comment ça ? » demanda Lang Qiao.
—
« Le projet rassemblait des affaires non résolues dans lesquelles les
suspects avaient échappé à la justice pour toutes sortes de raisons. Les
dossiers que vous avez sous les yeux en faisaient partie. Ce sont tous
d'anciens cas : certains ont été classés faute de moyens techniques
suffisants à l'époque, d'autres parce que les preuves se sont érodées
avec le temps... Bref, les coupables n'ont jamais eu à répondre de leurs
actes. »
Il désigna les dossiers éparpillés sur la table.
— « En comptant le meurtrier interné en psychiatrie, cela fait sept affaires au total. J'ai obtenu ces documents par des moyens peu orthodoxes. C'est une violation grave du règlement, alors ce qui se dit ici reste entre nous. Aucun de ces dossiers ne doit quitter cette pièce. »
Il marqua une pause.
—
« Le problème, c'est qu'après leur intégration à l’Album Photos, les
principaux suspects de ces affaires, qui vivaient encore libres faute de
preuves, sont morts les uns après les autres dans des circonstances
particulièrement étranges. »
— « Les circonstances de ces décès sont
assez intéressantes », observa Fei Du en parcourant les rapports. «
Prenons le meurtrier interné en psychiatrie. Sa mort présente d'étranges
similitudes avec celle de sa propre victime. Tous deux ont été
poignardés à l'abdomen et au thorax avec le même type de couteau, et les
blessures étaient réparties presque exactement de la même façon. Le
jour du meurtre, une panne de courant a touché l'établissement et mis
hors service une partie des caméras. Quelqu'un a assommé l'infirmière de
garde avant de crocheter la serrure de sa chambre. »
Il tourna quelques pages.
—
« À la fin de l'enquête, l'arme du crime a été retrouvée dans la
chambre voisine, cachée sous des vêtements couverts de sang. Les
empreintes du patient qui occupait cette chambre se trouvaient sur le
manche. Le problème, c'est que cet homme souffrait d'une pathologie
extrêmement lourde et était incapable de communiquer. Les enquêteurs
n'ont jamais réussi à lui arracher le moindre mot. Même s'il était
coupable, ils ne pouvaient rien en tirer. »
— « Un fou qui tue
quelqu'un avant d'être tué à son tour par un autre fou ? » s'étonna Tao
Ran à travers le haut-parleur. « Comment est-ce qu'on appelle ça ? Le
karma ? »
— « Une fois, c'est un hasard. Ou le karma, si tu préfères.
Deux fois, une coïncidence. Mais sept fois ? J’appelle ça un mode
opératoire. » Fei Du esquissa un léger sourire. « À ce stade, cette
prétendue justice n'a plus rien de naturel. »
Puis son sourire s'effaça brusquement.
Réunir en secret des proches de victimes, les placer sur un échiquier comme de simples pièces, bâtir tout un réseau invisible à l'aide d'individus insignifiants et au-dessus de tout soupçon… S'il était né dix ans plus tôt, il aurait presque pu se croire lui-même à l'origine d'un tel plan.
Cette pensée le troubla suffisamment pour lui arracher une quinte de toux.
Il détourna la tête.
— « Je ne t'ai pas dit de moins parler ? » grommela Luo Wenzhou en lui poussant un verre d'eau tiède. « Si tu continues à m'interrompre, je vais finir par te coller du ruban adhésif sur la bouche. »
Lang Qiao ramena aussitôt la discussion à son sujet initial.
—
« C'est pour ça que la première version de l’Album Photos a été
interrompue ? » demanda-t-elle. « Mais qui a tué tous ces criminels ? »
—
« À l'époque, le projet était dirigé par Fan Siyuan, professeur à
l'Université de Sécurité Publique de Yancheng », répondit Luo Wenzhou. «
Lao-Yang, le Directeur Lu et Gu Zhao sont tous passés par cette
université et ont été ses élèves à un moment ou à un autre. Ensuite, Fan
Siyuan a disparu sans laisser de traces. Son dossier n'a été mis à jour
avec la mention "décédé" que deux ou trois ans plus tard. »
En entendant le nom de « Gu Zhao », le cerveau de Xiao Haiyang sembla aussitôt se mettre en surchauffe.
— « Qu'est-ce que ça veut dire ? » demanda-t-il sans détour.
—
« Que Fan Siyuan a probablement disparu avant d'être déclaré mort
quelques années plus tard », répondit Luo Wenzhou en détachant chaque
mot. « Autrement dit, il n'est peut-être mort que sur le papier. »
Xiao Haiyang releva brusquement la tête.
— « Mais pourquoi ? Quel serait son mobile ? » s'étonna Lang Qiao. « Et surtout, sur quoi tu te bases ? »
—
« Le mobile, on le découvrira quand on lui passera les menottes. Quant
aux preuves, c'est justement à vous de les trouver. Pourquoi croyez-vous
que je vous ai réunis ici ? »
Luo Wenzhou écarta les mains.
C'était l'un des grands privilèges du commandement : exiger des preuves irréfutables de ses subordonnés tout en se réservant le droit d'avancer des hypothèses, puis les envoyer vérifier le tout sur le terrain.
— « Je vous fournis la théorie, camarades. À vous de la démontrer. »
Lang Qiao le fixa avec un mélange d'agacement et de résignation.
— « Reprenez chaque dossier depuis le début », poursuivit Luo Wenzhou sans se laisser démonter. « Retrouvez les proches des victimes, enquêtez sur l'entourage de chaque suspect. Ne laissez passer aucun détail. Si cette série d'usurpateurs est réellement liée à ces anciennes affaires, alors nous finirons forcément par remonter jusqu'à celui qui tire les ficelles. »
Il se tourna vers Xiao Haiyang.
— « Qu'est-ce qu'il y a ? »
Le jeune inspecteur respirait de façon irrégulière. Son regard semblait fixé sur quelque chose que lui seul pouvait voir.
— « Capitaine Luo... si Fan Siyuan a réellement gagné la confiance de toutes ces personnes, est-ce qu'il serait possible qu'il ait été l'informateur secret il y a quatorze ans ? À l'époque, mon oncle Gu soupçonnait l'existence d'une taupe sans parvenir à l'identifier. Peut-être a-t-il cherché de l'aide ailleurs... Auprès de son ancien professeur, par exemple. Et si la personne qui l'a trahi n'avait jamais fait partie du Commissariat Central ? »
Luo Wenzhou resta un instant silencieux.
L'hypothèse était loin d'être absurde, mais avant qu'il ne puisse répondre, son téléphone se mit à vibrer sur la table basse. Il fit signe à Xiao Haiyang d'attendre et décrocha.
— « Oui... Oui ? Aujourd'hui même ? Très bien, j'ai compris. Merci. »
Sous les regards attentifs des autres, il raccrocha puis reposa lentement son téléphone.
— « L'Inspection Générale a décidé de suspendre provisoirement l'enquête visant le Directeur Lu. »
Les yeux de Lang Qiao s'arrondirent de surprise avant qu'un sourire ne s'épanouisse sur son visage.
— « Le Directeur Lu est innocenté ? »
—
« Non. Seulement provisoirement », corrigea aussitôt Luo Wenzhou. «
L'enquête continue, mais il lui est simplement interdit de quitter la
ville pour le moment. »
Il se leva.
— « Bon, assez discuté. Au travail. Fei Du, tu es malade, donc tu restes ici et tu centralises les informations. Quant à moi, je vais aller voir le Directeur Lu. J'ai quelques questions à lui poser au sujet de l’Album Photos. »
⸻
L’enquêteur raccompagna poliment Lu Youliang jusqu’à la sortie et fit appeler un véhicule pour le reconduire.
— « Directeur Lu, souhaitez-vous être déposé au bureau ou à votre domicile ? Le Commissariat Central a accumulé énormément de travail en votre absence. »
Lu Youliang marqua une hésitation. Un visage lui revint en mémoire.
— « Puis-je voir Lao-Zhang ? »
L’enquêteur sembla pris au dépourvu.
— « Je crains que ce ne soit... »
—
« Je ne parle évidemment pas d’un entretien privé. Vous pouvez assister
à toute la conversation si vous le souhaitez », le coupa Lu Youliang. «
Zhang et moi avons travaillé ensemble pendant des années. Humainement
comme professionnellement, je refuse de croire qu’il ait commis la
moindre faute. Laissez-moi simplement lui parler. Peut-être qu’un détail
nous reviendra. Vous pouvez toujours demander l’autorisation à vos
supérieurs. »
L’enquêteur le dévisagea un instant avant de s’écarter pour passer un appel.
Une heure plus tard, Zhang Chunjiu et Lu Youliang étaient assis de part et d’autre d’une table dans un parloir austère.
Ils échangèrent un sourire amer.
En quelques jours à peine, tous deux avaient changé. Zhang Chunjiu paraissait encore plus maigre qu’à l’ordinaire, tandis que les cheveux blancs de Lu Youliang semblaient avoir doublé.
Leur détention respective les avait visiblement éprouvés.
— « Je n’ai pas été à la hauteur de ce que tu m’avais confié », soupira Lu Youliang. « En moins d’un an, tout s’est effondré. Et maintenant, te voilà entraîné dans cette histoire à cause de moi... »
Zhang Chunjiu leva aussitôt la main.
— « Lao-Lu, ce n’était pas moi. »
Pris de court par cette entrée en matière, Lu Youliang jeta instinctivement un regard vers l’enquêteur présent dans la pièce.
Celui-ci venait justement d’enclencher un petit dictaphone.
—
« Je sais que ce n’était pas toi », répondit-il en hochant la tête. «
Nous nous connaissons depuis trop longtemps pour que j’en doute. »
— «
J’ignorais complètement que Gu Zhao enquêtait en secret sur Le Louvre
», dit Zhang Chunjiu à voix basse. « Il a forcément choisi la personne
en qui il avait le plus confiance pour l’aider. Et toi, tu sais très
bien de qui il s’agit. »
Les yeux de Lu Youliang s'arrondirent brusquement.
— « Tu veux dire que... »
—
« Écoute-moi. Ces derniers jours, l’Inspection a passé au crible tous
les dossiers que j’ai validés durant mes dernières années de service »,
poursuivit Zhang Chunjiu. « L’un des enquêteurs m’a demandé pourquoi
j’avais demandé la relance du projet de l’Album Photos. J’ai cru qu’il se
trompait de personne. Je lui ai demandé de quoi il parlait. Alors il
m’a montré un rapport signé de ma main. »
Il marqua une pause.
— « Oui, j’ai bien rédigé un rapport à l’époque. Tu sais que je cherchais depuis longtemps à améliorer notre système d’archivage électronique. Je voulais classer les affaires criminelles et y intégrer certains travaux théoriques afin qu’ils puissent servir de référence pour les enquêtes futures. C’est tout ce que contenait ce document. Je ne lui ai jamais donné de nom de code et je n’ai certainement jamais proposé de l’appeler "Album Photos". »
La main de Lu Youliang se crispa dans sa poche.
— « Le projet n’a été approuvé qu’après mon départ », poursuivit Zhang Chunjiu. « Alors dis-moi, Lao-Lu... qui lui a donné ce nom ? Et pourquoi celui-là ? »
Lu Youliang resta figé plusieurs secondes.
— « Si ce n’était pas toi... alors cela ne peut venir que de quelqu’un de l’Université de Sécurité Publique de Yancheng. »
—
« Fan Siyuan est-il vraiment mort ? » demanda Zhang Chunjiu. « Qui a
voulu remettre cette histoire sur le devant de la scène ? Qui cherche à
me faire tomber... à nous faire tomber ? Qui transmet des informations vers l’extérieur depuis toutes ces années ? »
Il se pencha légèrement en avant.
— « Lao-Lu, dis à tes jeunes de creuser cette piste. Tant qu’ils n’auront pas mis la main sur cet enfoiré, je ne pourrai jamais laver mon nom. »
Lu Youliang était au bord du gouffre lorsqu’il monta dans la voiture.
Il savait parfaitement que, sous prétexte de le reconduire chez lui, le chauffeur avait surtout pour mission de le surveiller. Pendant tout le trajet, les paroles de Zhang Chunjiu tournèrent en boucle dans son esprit :
« Tu sais très bien de qui il s’agit. »
En qui Gu Zhao avait-il eu la plus grande confiance ?
À l’époque de son master, il s’était lié d’une profonde amitié avec son directeur de mémoire, Fan Siyuan. S’il avait découvert l’existence d'une taupe au Commissariat Central et cessé de faire confiance à ses collègues, se serait-il tourné vers son ancien professeur ?
Ou bien...
Pensait-il à quelqu’un d’autre ?
Officiellement, le Commissariat Central ne fonctionnait pas avec des binômes fixes. Dans les faits, pourtant, certains partenaires finissaient par devenir inséparables.
Comme Luo Wenzhou et Tao Ran.
Ou Gu Zhao et Yang Zhengfeng autrefois.
Lorsque les empreintes de Lu Guosheng avaient été identifiées pour la première fois, Yang Zhengfeng était en déplacement.
Mais ensuite ?
Si Gu Zhao soupçonnait une fuite interne, Yang Zhengfeng n'était-il pas précisément la personne la moins susceptible d'éveiller les soupçons ? Ils étaient capitaine et capitaine adjoint, travaillaient ensemble quotidiennement et se connaissaient mieux que quiconque.
Si Yang Zhengfeng n'était pas mort trois ans plus tôt, les regards se seraient peut-être tournés vers lui aujourd'hui, avec la réouverture de l'affaire Gu Zhao.
— « Directeur Lu, nous sommes arrivés. »
Lu Youliang sursauta.
Il adressa un sourire forcé au chauffeur et descendit du véhicule. Ses jambes faillirent se dérober lorsqu'il posa le pied sur le trottoir.
Le dos trempé de sueur froide, il gravit les escaliers à la hâte et sortit d'une cache aménagée derrière sa bibliothèque un dispositif d'écoute dont la batterie était complètement vide.
Il le contempla longuement avant de le glisser dans sa poche.
— « Je dois aller à l'hôpital », lança-t-il à son épouse.
Puis il repartit sans même répondre à ses questions.
⸻
À l'hôpital, Tao Ran venait tout juste de raccrocher après cette réunion téléphonique mouvementée.
Il n'avait pas encore eu le temps de remettre de l'ordre dans tout ce qu'il venait d'entendre que la porte s'ouvrit.
Xiao-Wu entra, les bras chargés de fruits et de compléments alimentaires qu'il empila sur le rebord de la fenêtre jusqu'à ne plus laisser le moindre espace libre.
— « Qu'est-ce que tu fabriques ? » le réprimanda gentiment Tao Ran. « Les primes du Nouvel An ne sont même pas tombées. Tu n'as rien de mieux à faire de ton argent ? Tu as au moins acheté des cadeaux à tes parents ? Reprends tout ça et va plutôt gâter tes aînés. »
Xiao-Wu se frotta nerveusement les mains avant de s'asseoir.
— « Capitaine adjoint Tao... laisse-moi au moins te gâter une fois. Ce jour-là, je marchais juste derrière toi. Si je n'avais pas été aussi lent... » Il baissa la tête. « J'ai aussi donné un peu d'argent à la famille de Kong Weichen. Ce n'est pas grand-chose, mais... je me suis dit que ça soulagerait peut-être un peu ma conscience. »
Tao Ran l'observa attentivement.
Le visage du jeune policier était tiré, ses cernes presque noires. Il remuait sans cesse sur sa chaise, comme s'il portait un poids devenu impossible à garder pour lui.
— « Xiao-Wu, qu'est-ce qui ne va pas ? »
— « Ge... »
Il lui fallut plusieurs tentatives avant de parvenir à poursuivre.
— « Il y a quelque chose que je ne sais pas comment te dire. Je suis vraiment une ordure... »
— « De quoi parles-tu ? »
Les yeux de Xiao-Wu étaient rougis.
Il regarda Tao Ran, prisonnier de ses plâtres et de ses bandages, puis enfouit brusquement son visage entre ses mains.
— « Le jour où nous sommes allés arrêter Yin Ping... Tout le monde dit que c'est Kong Weichen qui a vendu l'information. Je ne connais pas les détails de l'enquête interne, mais sa famille m'a raconté que des inspecteurs sont venus fouiller chez eux plusieurs fois. À ce rythme, même son statut de martyr risque de lui être retiré... »
Tao Ran fronça les sourcils.
— « En réalité... ce n'était pas lui. »
— « Xiao-Wu », dit lentement le patient. « Qu'est-ce que tu es en train de me raconter ? »
D'une main tremblante, le jeune officier sortit un petit sachet de scellés.
À l'intérieur se trouvait un minuscule dispositif d'écoute, à peine plus gros qu'un bouton.
Les pupilles de Tao Ran se contractèrent aussitôt.
— « Je l'ai trouvé au fond de mon sac », expliqua Xiao-Wu d'une voix éraillée. « Avant-hier, les enfants de ma sœur me réclamaient leurs enveloppes rouges pour le Nouvel An. J'ai fouillé dans mes affaires et je suis tombé dessus. La batterie est morte. Je ne sais pas depuis combien de temps il est là... »
Sa voix se brisa.
— « Je ne sais plus à qui en parler, ge. Je ne sais plus quoi faire. » Il baissa la tête. « Tout est de ma faute. C'est entièrement de ma faute. »
Le regard de Tao Ran tomba sur le minuscule dispositif d'écoute.
C'était exactement le même modèle que celui que Luo Wenzhou avait découvert parmi ses propres affaires.
Une intuition fulgurante lui traversa l'esprit.
— « Ça suffit. À quoi bon pleurer ? Où es-tu allé ces derniers temps ? Qui as-tu vu ? »
Xiao-Wu le regarda, complètement perdu.
— « Je... je ne suis allé nulle part. J'ai enchaîné les heures supplémentaires. Je n'ai fait que des allers-retours entre le bureau et chez moi... »
Non.
Le mouchard n'avait pas pu être placé au Commissariat Central.
Depuis la découverte du premier dispositif dans les affaires de Tao Ran, l'Inspection avait multiplié les contrôles internes, officiels comme officieux. Personne n'aurait pris un tel risque.
Alors pourquoi Luo Wenzhou n'avait-il jamais été placé sur écoute ? Son niveau d'accréditation était pourtant plus élevé, et les informations auxquelles il avait accès bien plus sensibles.
À moins que l'espion n'ait estimé qu'il découvrirait immédiatement la supercherie.
—
« En dehors du travail, où es-tu allé ? » insista Tao Ran en se
redressant tant bien que mal dans son lit. « Xiao-Wu, réfléchis. »
— «
Je te jure que je n'ai rien fait d'autre... Les jours précédant
l'arrestation de Yin Ping, je n'ai vraiment... » Il s'interrompit, les
sourcils froncés. « À part aller chercher mon neveu à la maternelle une
fois... et passer à l'hôpital voir Shiniang... Je n'ai même pas eu le
temps de voir ma petite amie. Je... »
Ses yeux s'écarquillèrent brusquement.
— « Capitaine adjoint Tao ! »
Tao Ran venait de lui saisir le bras.
Je me demande si on va finir par savoir qui sont les traîtres 😭
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