Silent Reading : Chapitre 126 - Verhovensky XXXVII
Le trajet entre le Commissariat Central et la zone de développement scientifique de la banlieue ouest était interminable. Et si, en plus, ils avaient dû affronter les embouteillages du week-end des fêtes entre Noël et le Nouvel An, Tao Ran, déjà consumé par une impatience indescriptible, aurait probablement atteint le stade de fusion nucléaire.
Lorsque la nouvelle de l’explosion tomba, il manqua littéralement d’écraser son téléphone entre ses doigts. Le collègue au volant sursauta tellement qu’il donna un brusque coup de volant, frôlant le trottoir.
En voyant leurs réactions, les sourcils du Directeur Lu semblèrent prêts à s’envoler de son visage.
— « Qu’est-ce qu’il se passe encore ? »
Mais Tao Ran n’avait même plus l’attention nécessaire pour répondre. En une seconde, son téléphone et sa radio furent submergés de messages et d’appels dans tous les sens, comme un nid de frelons qu’on aurait frappé à coups de bâton.
Son esprit bourdonnait dans un chaos total.
Ils avaient encore échoué ?
Après Gu Zhao et Yang Zhengfeng.
Après Zheng Kaifeng et Zhou Junmao.
Allaient-ils découvrir un nouveau tas de cadavres ?
Mais avant même qu’il ait pu remettre un peu d’ordre dans ses pensées, une nouvelle transmission arriva du personnel déjà présent sur les lieux.
— « Quoi ? Vous les avez arrêtés ? »
Cette fois, Tao Ran fut réellement stupéfait.
Complètement.
Dans son cerveau, l’eau de l’hémisphère gauche semblait s’être mélangée à la farine de l’hémisphère droit pour former une pâte compacte et inutilisable.
Le Capitaine Adjoint Tao eut soudain la conviction très nette qu’il risquait une calvitie précoce avant même la quarantaine.
Sa langue s’emmêla presque :
— « Vous avez arrêté qui ? Ils ne sont pas… Attendez… ils ont été arrêtés ou ils ont explosé ? »
Pendant que tout le Commissariat Central enchaînait davantage de montagnes russes émotionnelles qu’un investisseur en pleine crise boursière, Lu Guosheng et l’ensemble de ses complices furent finalement arrêtés.
La Ruche, ainsi que toutes les entreprises liées au clan Wei, furent immédiatement mises sous scellés.
Luo Wenzhou rentra ensuite au Commissariat Central avec l’intégralité des enregistrements de vidéosurveillance récupérés sur place. Puis, avec un sérieux exemplaire, il alla chercher deux piles de papier brouillon : une pour lui, et une pour Xiao Haiyang, coupable d’avoir séquestré Wei Zhanhong dans les toilettes sans autorisation officielle.
Tous deux devaient rédiger un rapport d’auto-critique.
Mais au moment de distribuer les feuilles, Luo Wenzhou réalisa qu’il n’y en avait pas assez.
Après tout, Lang Qiao avait elle aussi participé à la neutralisation de Wei Zhanhong. Et plusieurs collègues masculins exprimèrent alors leur profonde détresse morale face à son comportement scandaleux consistant à avoir pénétré sans vergogne dans les toilettes des hommes. Ils exigèrent donc, avec le plus grand sérieux du monde, qu’elle rédige également un examen de conscience à ce sujet.
À cause des méthodes « peu orthodoxes » employées pour récupérer les preuves, toute l’équipe technique dut retourner travailler en urgence au beau milieu de l’hiver, grelottant devant ses écrans afin de tenter de restaurer les séquences de vidéosurveillance endommagées. Dans le même temps, il fut confirmé que l’homme arrêté au Centre Longyun était officiellement engagé comme « consultant spécial » par l’entreprise de Wei Zhanhong.
Il percevait un salaire annuel à sept chiffres sans occuper la moindre fonction réelle.
En d’autres termes : Wei Zhanhong, son fils, le mystérieux consultant, la direction du clan Wei, le représentant légal de la Ruche, ainsi que plusieurs cadres dirigeants, furent tous placés en détention.
Avec l’intervention de la Police Armée du Peuple, l’affaire changea brutalement de nature. Ce qui n’était au départ qu’un scandale social autour du harcèlement scolaire et de la morale publique se transforma soudain en affaire majeure de sécurité publique.
Le Commissariat Central entra immédiatement en état d’ébullition.
Le communiqué officiel fut réécrit quatorze fois sans jamais être publié. Et devant les grilles du bâtiment, les journalistes s’entassaient déjà comme des vautours affamés à la recherche de la moindre information exclusive.
Feng Bin n’aurait probablement jamais imaginé qu’en voulant simplement dénoncer du harcèlement scolaire, il finirait par déclencher une tempête d’une telle ampleur.
Le bleu sur la pommette de Luo Wenzhou avait presque disparu à présent, ne laissant plus qu’une légère marque violacée.
Lang Qiao tourna plusieurs fois autour de lui avec une jalousie profondément hostile.
— « Chef, quand tu étais jeune, tu faisais partie de ces monstres qui n’ont jamais un seul bouton d’acné, c’est ça ? »
— « C’est toi le monstre. Moi, je suis encore dans la fleur de… »
Luo Wenzhou jeta un regard dans un miroir voisin, tombant sur une barbe de plusieurs jours, des cheveux en bataille comparables à ceux de Tao Ran et une coupure au coin des lèvres. Même avec une confiance en lui aussi solide que la Grande Muraille, il ne trouva pas le courage d’associer cette tête à l’expression « fleur de la jeunesse ».
Il agita simplement la main avec irritation.
— « Dégage de là. File. »
Lang Qiao ne bougea pas d’un centimètre.
Comme à son habitude, elle se pencha vers l’oreille de son capitaine avec l’air de quelqu’un prêt à lancer une plaisanterie. Mais ce qu’elle murmura fit aussitôt disparaître toute légèreté de l’instant :
— « Quelqu’un m’écoutait pendant l’interrogatoire des élèves dans la salle 203. Pourtant, il n’y avait personne dans la salle d’observation. J’ai vérifié auprès de la logistique : les installations de la 203 ont été rénovées l’année dernière, en même temps que celles de la 206 et de la petite salle de conférence. »
Le coin de l’œil de Luo Wenzhou tressaillit légèrement. Il releva la tête et croisa le regard de Lang Qiao. La jeune femme contracta les lèvres pour forcer un sourire, mais une peur incontrôlable brillait dans ses grands yeux.
Ils étaient au Commissariat Central. Et pourtant…
S’ils n’étaient même plus en sécurité « chez eux », alors où pouvaient-ils encore l’être ?
— « Pourquoi tu n’irais pas plutôt écrire ton auto-critique ? » lança Luo Wenzhou avec désinvolture. « T’es pas plus grosse qu’un haricot et pourtant tu portes déjà le poids du ciel sur tes épaules. »
Tout en parlant, il adressa distraitement un signe de tête au collègue qui attendait à la porte. Puis il se leva, roula le papier brouillon dans sa main et en donna un petit coup sur le sommet du crâne de Lang Qiao.
— « Si le ciel s’effondre, ton Père Impérial sera là pour le soutenir. » Il attrapa sa veste. « Je vais interroger Lu Guosheng. Tu veux voir à quoi ressemble un criminel recherché depuis quinze ans ? Viens. »
Pour être honnête, sans son strabisme, le fugitif n’aurait pas paru juste ordinaire.
Il aurait même eu une présence plutôt frappante.
Grand, large d’épaules, avec des traits taillés au couteau. Même assis, il conservait cette posture droite et lourde qui contrastait fortement avec la mollesse habituelle de nombreux criminels après leur arrestation.
Lorsque Luo Wenzhou entra dans la salle d’interrogatoire, Lu Guosheng leva les yeux et soutint calmement son regard.
Le greffier, lui, était particulièrement nerveux. Il savait que de nombreuses personnes écoutaient cet interrogatoire. Sa posture entière semblait tendue par la prudence.
— « Capitaine Luo. »
Luo Wenzhou lui tapota distraitement l’épaule, tira une chaise et s’assit face au prisonnier.
—
« Capitaine Luo », répéta lentement Lu Guosheng après le greffier. Son
regard glissa jusqu’à la coupure au coin de ses lèvres. « C’est vous qui
avez affronté une douzaine de chiens enragés pour venir me sauver ?
Merci. »
— « Ne vous faites pas d’illusions. » Luo Wenzhou ouvrit le dossier posé devant lui d’un geste froid. « Je vous ai arrêté. »
Puis il parcourut les documents d’un air parfaitement professionnel.
— « Lu Guosheng. Homme. Trente-neuf ans. Né à Lotus–Ville. Ancien étudiant de l’Université Polytechnique du Nord de Yancheng. Plus aucun parent proche en vie. » Il leva les yeux. « Votre frère, Lu Guoxin, a été condamné à mort il y a quinze ans. C’est exact ? »
Le criminel esquissa un sourire. Il comprenait parfaitement qu’il ne s’agissait là que de la procédure d’usage et ne répondit pas.
Luo Wenzhou le fixa droit dans les yeux.
À cause de son strabisme, le regard de Lu Guosheng semblait toujours légèrement décalé, comme s’il observait le monde à travers une fissure trouble.
— « Il y a quinze ans, trois affaires consécutives de vols suivis de meurtres visant des chauffeurs routiers ont eu lieu sur la Route Nationale 327. C’était vous ? » demanda Luo Wenzhou.
Dans la salle d’observation, l’atmosphère se figea aussitôt. Les hauts responsables du Commissariat Central, des représentants du gouvernement, de la Police Armée du Peuple et de la criminelle étaient tous présents. Pendant un bref instant, plus personne ne bougea. Tous les regards convergèrent vers l’homme affiché sur l’écran.
— « Ouais. »
Lu Guosheng admit les faits avec une désinvolture presque paresseuse.
Son attitude était ouverte, relâchée, comme s’il racontait une vieille histoire sans importance.
— « C’était mon idée. On choisissait un coin désert et on attendait qu’un camion passe. Ensuite, on balançait un chat ou un chien sous les roues. Certains chauffeurs étaient novices ou trop naïfs ; ceux-là descendaient presque à tous les coups. Les vieux routiers expérimentés, eux, ne s’arrêtaient pas forcément, même s’ils savaient avoir écrasé un animal. Mais ils ralentissaient toujours. » Il leva légèrement les yeux. « Et à ce moment-là, on envoyait la femme. »
On pouvait ignorer un animal. Pas un être humain.
— « Une fois le véhicule arrêté, mon frère et moi n’avions plus qu’à faire sortir le chauffeur. » Lu Guosheng se tut un instant avant de tendre la main. « Je peux avoir une cigarette ? »
Luo Wenzhou en sortit une, l’alluma et la lui tendit. Il tira dessus à deux reprises avec avidité, puis recracha lentement la fumée devant lui. À travers le voile grisâtre, ses yeux se plissèrent légèrement.
— « J’ai toujours su que ce jour finirait par arriver », murmura-t-il.
— « Pourquoi les avoir tués ? » demanda Luo Wenzhou.
Lu Guosheng eut un petit rire rauque.
— « Pourquoi est-ce qu’on vole et qu’on tue, d’habitude ? Pour l’argent. » Il pencha légèrement la tête en arrière. « Mon frère passait ses journées à glander sans réussir à décrocher un vrai boulot. Et il était complètement obsédé par cette femme. Tout ce qu’elle demandait, il voulait le lui offrir. Forcément, l’argent ne suffisait jamais. »
Il sourit avec une froideur étrange.
— « Il venait souvent me voir en pleine nuit, complètement ivre, à pleurnicher pour que je trouve un moyen de gagner de l’argent rapidement. Et justement, j’avais un contentieux avec un chauffeur routier à l’époque. Alors je lui ai dit que ces types transportaient souvent du liquide et qu’on pouvait tenter un coup, s’il avait les tripes pour ça. » Sa voix restait parfaitement calme. Comme s’il parlait d’une partie de cartes. « Le premier transportait de l’électroménager. On avait besoin d’un réfrigérateur à la maison, alors on en a simplement pris un dans son camion. »
Il baissa les yeux vers la cigarette entre ses doigts.
—
« On l’a tué tous les deux. On n’avait aucune expérience. On l’a
poignardé au hasard une dizaine de fois sans réussir à l’achever
rapidement. On était couverts de sang. Cette nuit-là, on n’a même pas
osé rentrer en ville avant très tard. » Il inspira une nouvelle bouffée.
« La deuxième fois, on était déjà plus efficaces. J’avais cherché où
frapper pour tuer d’un seul coup. Je m’étais entraîné sur des animaux
avant. Et finalement, ça marchait aussi sur les humains. »
— « Et la troisième victime ? » demanda Luo Wenzhou.
Cette fois, Lu Guosheng hésita.
À peine une fraction de seconde.
Puis il répondit sans détour :
— « C’était il y a trop longtemps. Je ne m’en souviens plus très bien. »
Le regard de Luo Wenzhou devint glacial.
— « La troisième victime. Vous lui avez arraché les yeux et mutilé le corps. »
Chaque mot tombait avec lenteur.
— « Meurtre. Démembrement. Ce genre de violence ne naît pas d’un simple vol qui tourne mal. Ça ressemble davantage à une haine personnelle. » Il fixa Lu Guosheng sans cligner des yeux. « Vous vous souvenez parfaitement des deux premiers meurtres, mais vous voudriez me faire croire que c’est précisément celui-là que vous avez oublié ? »
L’expression du criminel ne vacilla pas le moins du monde.
Il sembla réfléchir quelques secondes avant de répondre tranquillement :
—
« Ah… Maintenant que vous le dites, je me souviens qu’il n’avait
presque pas d’argent sur lui. Après tout ce mal, on a découvert qu’il
n’avait qu’une centaine de yuans et rien de valeur. Ça m’a mis hors de
moi, alors j’ai fait ça. » Il ajouta avec un détachement glaçant : « Les
yeux, par contre, c’était l’idée de mon frère. Il avait entendu quelque
part que les morts gardaient dans leurs pupilles une sorte de “miroir”
reflétant la dernière personne qu’ils avaient vue avant de mourir. »
— « Je vois », lâcha Luo Wenzhou.
Il souleva légèrement le dossier posé devant lui, puis se renfonça contre le dossier de sa chaise avec une lenteur calculée.
Sa voix prit une nonchalance traînante.
— « Pourtant, dans ses aveux, votre frère Lu Guoxin racontait une toute autre histoire. » Il baissa les yeux vers les documents. « Selon lui, cette troisième victime transportait plusieurs dizaines de milliers de yuans. L’homme vous aurait supplié de lui laisser la vie sauve, expliquant que cet argent devait servir à acheter des médicaments pour un membre de sa famille. »
Un silence.
— « Lu Guoxin disait qu’il était satisfait du butin et qu’il ne voulait même plus le tuer. Mais vous vous y seriez opposé. » Il releva lentement les yeux. « C’est bien comme ça que les choses se sont passées ? »
Lu Guosheng ne répondit pas.
— « Quoi ? » reprit Luo Wenzhou d’un ton glacé. « Quinze ans plus tard, vous n’arrivez toujours pas à accorder vos versions, même entre frères ? »
Dans la salle d’observation, les murmures reprirent aussitôt. Tous fixaient l’écran retransmettant l’interrogatoire.
Quelqu’un demanda discrètement :
— « Pourquoi il ne parle toujours pas de Feng Bin ? Ni de l’explosion, ni de leur planque ? Pourquoi il s’acharne autant sur cette vieille affaire ? »
Ses voisins lui firent immédiatement signe de se taire.
À quelques pas de là, le Directeur Lu se tenait immobile, les mains croisées derrière le dos, massif et silencieux comme une montagne.
Puisqu’il ne disait rien, mieux valait écouter attentivement.
Dans la salle d’interrogatoire, Lu Guosheng passa lentement sa langue sur ses lèvres sèches.
— « Capitaine Luo… » dit-il doucement. « Je pensais que vous alliez plutôt me demander combien on m’avait payé pour tuer ce gamin. »
Pas la moindre variation dans l’expression de Luo Wenzhou.
— « Je sais déjà que vous n’avez pas touché un centime. Sinon, cela aurait fini par sortir quelque part. » Il croisa tranquillement les mains devant lui. « Et rassurez-vous, il n’y a aucune bombe sous le Commissariat Central. Nous avons tout notre temps. Vous pouvez donc raconter ça calmement. »
Son regard demeurait parfaitement neutre.
— « Je sais que la troisième victime s’appelait Lu Yu. Il n’avait jamais eu le moindre contact avec vous avant cette nuit-là. Trente ans passés. Un tempérament calme. Peu bavard. Le genre d’homme qui évitait les conflits et ne faisait de mal à personne. » Sa voix se fit plus basse. « Alors pourquoi une haine pareille ? »
Les yeux de Lu Guosheng s’assombrirent imperceptiblement.
— « J’ai consulté un spécialiste à ce sujet. Selon lui, vous avez probablement déplacé votre colère sur cette victime. » Luo Wenzhou se pencha légèrement vers l’avant. « Alors dites-moi… Qu’est-ce qui s’est passé entre le deuxième et le troisième meurtre ? »
Fei Du ouvrit silencieusement la porte de la salle d’observation, sans entrer immédiatement.
Au lieu de cela, il se décala légèrement sur le côté avec une politesse presque cérémonieuse, laissant passer la personne qui se trouvait derrière lui.
Un homme d’âge mûr entra lentement dans la pièce.
Son visage carré avait quelque chose de sévère et d’inflexible. Il portait des lunettes, mais les verres ne parvenaient pas à adoucir son regard : deux lames froides, aussi tranchantes qu’une pointe de couteau.
Les plus jeunes officiers échangèrent des regards perdus.
Les anciens, eux, le reconnurent aussitôt.
— « Professeur Pan ? »
Lu Youliang tourna lentement la tête, son regard croisa celui de Pan Yunteng.
Puis, sans poser la moindre question, il détourna les yeux.
Il ne demanda ni pourquoi il se trouvait ici, ni si sa présence respectait les procédures. À cet instant, plus personne n’avait envie de parler de règlement.
Sous la table, les mains menottées de Lu Guosheng frémirent légèrement.
Le sourire figé sur son visage semblait soudain plus rigide encore.
Il gardait les lèvres closes.
Pas un mot.
Luo Wenzhou sortit tranquillement une feuille du dossier.
— « J’imagine que vos complices sont aussi curieux que nous de comprendre pourquoi vous avez pris le risque de vous montrer au Centre Longyun le 6 novembre. » Il baissa les yeux vers la liste. « Nous avons donc récupéré les noms des personnes présentes ce jour-là. Je vais vous les lire. »
Sa voix demeurait calme. Méthodique.
— « Wang Yilin. Zhou Shu. Huang Minmin. Liang Youjing… »
Le changement fut immédiat. Le visage de Lu Guosheng se transforma brutalement.
— « Liang Youjing. » Luo Wenzhou joignit les mains et frotta distraitement son menton. « Tiens donc. Vous la connaissez ? »
— « Non », répondit sèchement Lu Guosheng.
Trop vite. Trop brutalement.
Un léger sourire étira les lèvres de Luo Wenzhou.
— « La fille de l’un des administrateurs du collège Yufen. »
Il feuilleta lentement les documents.
— « Une petite princesse assez célèbre pour son arrogance. En ce moment même, elle est retenue au bureau pour harcèlement scolaire, insultes répétées et violences envers ses camarades. » Il leva enfin les yeux. « Une éducation exemplaire, vraiment. Pas exactement ce qu’on imagine d’une “jeune fille de bonne famille”. »
Le regard que Lu Guosheng lui lança alors était presque animal.
Féroce.
Instantanément, Luo Wenzhou claqua des doigts en direction de la caméra de surveillance, sans même tourner la tête.
—
« Faites venir la gamine pour un interrogatoire. On va vérifier dans
quelles circonstances elle a pu entrer en contact avec Lu Guosheng.
Prenez aussi ses empreintes et un échantillon ADN. » Il marqua une
pause. « Je pense qu’elle pourrait être impliquée dans cette affaire. »
— « Elle n’a rien à voir là-dedans ! »
Les mots jaillirent entre les dents serrées de Lu Guosheng.
Pour la première fois depuis le début de l’interrogatoire, il venait de perdre le contrôle.
Luo Wenzhou le fixa sans émotion.
— « Elle n’est pas impliquée », répéta Lu Guosheng d’une voix plus basse.
Ses épaules massives semblèrent soudain s’affaisser sous un poids invisible.
Un long silence suivit.
Puis il releva lentement la tête.
— « Vous… Les policiers… Vous avez des règles de confidentialité, non ? Hein ? » Sa voix était devenue rauque. « Même si l’affaire devient publique… Le nom d’un mineur est censé être protégé. Flouté. »
Il avala difficilement sa salive.
— « Peu importe ce que je dis ici, ça ne tombera pas dans les oreilles de gens qui n’ont rien à voir avec cette histoire, pas vrai ? »
Luo Wenzhou eut un rire sec.
—
« Quoi ? » Il le regarda avec une ironie glaciale. « Un malade dans ton
genre espère maintenant que la police lui serve d’agence de relations
publiques ? »
— « Il y a quinze… Non, seize ans maintenant, je
n’avais pas encore obtenu mon diplôme et j’avais dû ravaler ma fierté
pour travailler comme simple employé dans une boîte de transport. » Lu
Guosheng parlait d’une voix calme, presque lasse. « C’était un boulot
vide de sens. Ennuyant. Sans avenir. Mais c’est là que j’ai rencontré
une femme. »
— « Une femme ? » releva Luo Wenzhou, surpris malgré
lui. « Tous vos anciens collègues et proches affirment pourtant que vous
étiez solitaire et que vous n’aviez aucune relation féminine. »
Lu Guosheng se tut brièvement.
Puis il répondit :
— « Parce que je ne pouvais pas en parler. »
Le regard de Luo Wenzhou changea aussitôt.
— « La femme de qui ? »
— « Celle du patron », dit doucement Lu Guosheng. « Liang Zhixing. »
Luo Wenzhou parcourut rapidement les documents devant lui. Le nom du tuteur légal de Liang Youjing était bien Liang Zhixing. Un homme qui avait fait fortune dans le transport routier et qui était devenu, avec les années, une figure importante du monde des affaires.
— « Liang Zhixing était un vieux type marié à une femme bien plus jeune que lui », poursuivit Lu Guosheng. « Il était incapable de la satisfaire. »
Il ricana faiblement.
— « On est restés ensemble un peu plus de deux mois. Puis un chauffeur de l’entreprise nous a surpris et ce fils de pute s’est mis à nous faire chanter. » Ses yeux s’assombrirent. « Je voulais le tuer. Mais elle… Elle était lâche. »
Un rire froid lui échappa.
— « Elle méprisait ce vieux débris, mais elle était incapable de renoncer à son argent et à sa vie de grande dame. »
— « Vous vous êtes disputé avec ce chauffeur à cause de ça ? » demanda Luo Wenzhou.
—
« Ouais. » Lu Guosheng écrasa lentement sa cigarette. « Elle lui a
donné de l’argent pour acheter son silence. Ensuite, elle a voulu
m’éloigner pour étouffer l’affaire. Elle m’a proposé une somme et m’a
dit qu’une fois tout réglé, je pourrais revenir. »
Il secoua la tête.
— « Je n’ai pas pris l’argent. Je savais très bien qu’elle cherchait seulement à se débarrasser d’un problème gênant comme moi. »
Il marqua une pause.
Puis son regard dériva légèrement dans le vide.
— « Mais j’ai accepté un compromis parce qu’elle m’a montré un rapport médical. » Sa voix baissa presque imperceptiblement. « Elle disait que l’enfant était de moi. »
Dans la salle d’observation, Tao Ran se redressa brusquement.
— « Faites comparer immédiatement l’ADN de Liang Youjing et celui de Lu Guosheng », ordonna-t-il à un collègue.
Pendant ce temps, Luo Wenzhou reprit calmement :
— « Et ensuite ? »
—
« Je suis rentré chez moi. » Lu Guosheng parlait toujours avec ce même
calme étrange. « J’étais instable. Sans argent. Alors on a commencé les
braquages. »
Il eut un léger sourire sans joie.
— « Après deux coups réussis sans se faire attraper, on s’est crus invincibles. On avait le sang chaud. » Il leva les yeux vers Luo Wenzhou. « Une nuit, j’étais ivre. J’ai appelé le type qui nous faisait chanter et je lui ai dit qu’un jour je le tuerais. »
Silence.
— « Quelques jours plus tard, j’ai reçu une lettre. »
— « Qu’y avait-il dedans ? »
Pour la première fois depuis le début de l’interrogatoire, la voix de Lu Guosheng sembla légèrement se fissurer.
— « Des photos. » Il avala lentement sa salive. « Des photos d’un fœtus prétendument mort après une fausse couche. Une petite masse sanguinolente, comme un rat écorché… Mais on voyait quand même que c’était humain. Les yeux fermés. Les bras. Les jambes… »
Sa main fit un vague geste dans l’air.
— « Tous les membres avaient été disposés sur le côté, avec les petits os brisés. Le tout posé sur un plateau. »
Dans la salle, même l’air sembla se refroidir.
Luo Wenzhou prit une longue inspiration.
— « C’est pour ça que vous vous êtes acharné sur la troisième victime ? En lui arrachant les membres. En réduisant son corps à une masse de chair sanglante. » Il fixa le criminel. « Parce que cet homme était lui aussi chauffeur routier et que le hasard l’a fait passer sur cette route le mauvais jour. »
Lu Guosheng haussa légèrement les sourcils.
— « Ah… oui. »
Il réfléchit un instant.
— « Plus tard, je me suis dit que j’avais été injuste avec lui. Il n’avait rien fait. » Puis il ajouta avec un détachement effroyable : « Mais de toute façon, on devait le tuer. Alors la manière dont il mourait ne changeait pas grand-chose. On peut dire qu’il n’a simplement pas eu de chance. »
Dans la salle d’observation, Fei Du détourna lentement les yeux. Son regard sembla traverser les murs pour aller se poser quelque part à l’extérieur, là où Lu Jia attendait encore.
Pourquoi fallait-il toujours connaître la vérité ?
Certaines vérités étaient si grotesques qu’il aurait mieux valu ne jamais les entendre.
—
« Mais l’enfant n’était pas mort », reprit Luo Wenzhou. « Tout ça
n’était qu’une mise en scène destinée à vous faire perdre la tête après
votre appel de menace. »
— « Quand la police est venue chez moi,
j’étais déjà parti en ville », dit Lu Guosheng. « Je voulais tuer cette
femme. Puis découper ce bâtard en morceaux. »
Un sourire déforma lentement sa bouche tordue.
— « Mais finalement, je l’ai vue sortir de l’hôpital, toute souriante, avec son ventre bien rond, au bras de ce vieux con qui ignorait qu’on le trompait. » Il éclata d’un petit rire. « Et là, je me suis dit que j’avais sacrément de la chance. Une femme. Un enfant. »
Même Luo Wenzhou resta un instant sans voix.
— « Je me suis caché quelque temps en ville », poursuivit Lu Guosheng. « Mon avis de recherche était partout. Une fois, je logeais dans un petit hôtel. La réceptionniste m’a reconnu. »
Il ricana.
— « Ils n’ont rien dit sur le moment. Ils ont attendu que je monte dans ma chambre avant d’appeler les flics. » Il expira lentement. « Mais avant que la police arrive, quelqu’un est venu me chercher. »
Son regard devint plus lointain.
— « Leur chef, c’était le “chien de berger” de la station-service du parc écologique. Celui qui gérait notre base là-bas. »
Dans la salle d’observation, plus personne ne bougeait. Plus personne ne respirait presque.
Et Lu Guosheng poursuivit, comme s’il racontait une anecdote ordinaire :
— « Il m’a fait sortir avant l’arrivée des policiers. Ils m’ont donné une nouvelle identité. À l’époque, on vivait dans une boîte de nuit appelée Le Louvre. Un endroit rempli de crapules mélangées à des gens honnêtes. » Un sourire étira ses lèvres. « Le jour où ma fille est née, je n’ai pas pu me retenir. Je suis allé la voir en cachette. »
Il baissa légèrement les yeux.
— « Sur le chemin du retour, je n’étais pas bien. Alors je me suis arrêté boire un verre. Comment aurais-je pu savoir que deux bandes allaient commencer à se battre jusqu’à s'entre-tuer ? » Il eut un petit rire. « J’étais un peu ivre. J’ai laissé une empreinte digitale sans faire attention. »
Le silence devint plus lourd encore.
— « Un policier a failli remonter jusqu’au Louvre à cause de ça », poursuivit-il tranquillement. « Heureusement, ils ont réagi vite. Ils ont incendié l’endroit et tout fait retomber sur cet idiot de flic. »
Il leva les yeux vers Luo Wenzhou.
— « C’est comme ça qu’on s’en est sortis. »
J’aime le personnage de Lu Jia et ça m’a fait trop de peine pour lui d’apprendre comment son frère est mort et pourquoi il a été massacré. Comme dit Fei Du, parfois, la vérité, ça n’apaise rien…
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