Chapitre 128 — Lecture à voix haute 4
Le Commissariat Central était un endroit fascinant. À une rue à peine s’étendait le vieux quartier commerçant du centre-ville, avec ses hôtels luxueux et ses grands centres commerciaux historiques. Autour de ces « vitrines » destinées à attirer tous les regards, des rues marchandes de toutes sortes avaient poussé comme des branches secondaires. En sortant du commissariat, juste en face des grilles, on tombait sur un parking cerné d’innombrables stands de nourriture. Plus l’hiver avançait, plus la fièvre acheteuse semblait gagner du terrain. Pour une raison obscure, les affaires y prospéraient particulièrement bien ; peut-être la génération actuelle de camarades policiers était-elle tout simplement composée d’estomacs sans fond.
Au milieu de ce décor, une voiture de sport de luxe jurait complètement avec l’ensemble. À côté d’elle, un chariot de takoyakis attirait une file d’attente longue d’une dizaine de mètres, sinueuse comme un dragon, spectacle presque grandiose à lui seul.
Fei Du passa la tête par la fenêtre pour regarder, puis renonça rapidement. Il remonta la vitre et se tourna vers Lu Jia, assis à côté de lui.
— « La période qui suit le versement des primes de fin d’année est idéale pour les démissions. Quels sont tes projets pour l’année prochaine ? Tu restes avec moi ou tu comptes découvrir une autre façon de vivre ? »
Ces derniers jours, Luo Wenzhou enchaînait les heures supplémentaires au Central, si bien qu’il était plus pratique pour Fei Du d’utiliser sa propre voiture. Pour Lu Jia, cependant, le siège conducteur de la sportive était un peu trop étroit ; son ventre manquait clairement d’espace. En entendant la question, il leva les yeux et s’adossa contre le dossier.
— « Monsieur, vous voulez vous débarrasser de moi parce que je mange trop et que mes frais d’entretien sont trop élevés ? »
— « Bien sûr que non », répondit Fei Du en jetant un regard vers le
Commissariat Central. « Moi-même, je suis entretenu par une maîtresse. »
Lu Jia rit silencieusement un moment. Les lumières du soir filtraient par l’étroite ouverture de la fenêtre et se déposaient dans ses yeux longs et étroits, y laissant une mince lueur. Peu à peu pourtant, son sourire s’effaça, et le silence retomba.
— « J’ai entendu dire que les drogues modifient directement la structure physiologique du cerveau… C’est terrifiant quand on y pense », finit-il par dire. « Réfléchissez un peu. Si l’expérience, le caractère et l’éducation sont des logiciels amovibles du corps humain, alors le cerveau, lui, c’est le matériel. Quand ce matériel change, c’est comme remplacer un Ultrabook par une vieille console de jeu ; comme si une autre âme s’était réincarnée dans le même corps. Même avec les mêmes souvenirs, on n’est déjà plus la même personne. »
Fei Du ne l’interrompit pas. Il l’écoutait avec patience.
— « Mais parfois, je me dis que les traumatismes produisent exactement le même effet », reprit Lu Jia d’un ton différent. Il détacha sa ceinture et s’étira tant bien que mal dans l’espace exigu. « Les traumatismes peuvent eux aussi transformer quelqu’un au point de le rendre méconnaissable. Parfois, on regarde les autres, puis son propre reflet dans le miroir, et on a l’impression d’être vide à l’intérieur. On se demande : comment suis-je devenu comme ça ? Je ne me reconnais même plus. »
Il marqua une pause avant de poursuivre :
— « Les gens ordinaires poursuivent des choses simples : une maison, une voiture, une carrière, l’amour, le statut, des rêves. Ils passent leurs journées occupés, traînant derrière eux leurs inquiétudes et leurs joies. Leurs peines sont réelles, leur bonheur sincère. Ils ne savent pas ce qu’est “l’inconstance”. Ils pensent qu’aujourd’hui ressemble à hier et ressemblera à demain. Ils ne se disent pas : “Je ne suis qu’une fourmi assise sur une feuille morte dérivant sur une rivière capable de se renverser à tout instant.” »
Fei Du ne fit aucun commentaire. Le menton appuyé contre sa main, il laissa simplement échapper un vague son d’assentiment, attendant la suite.
— « Mais vous, vous êtes différent. Vous ne pouvez pas vivre comme ça, jour après jour. Quand vous regardez les autres, tout ce qu’ils poursuivent vous semble illusoire. Vous êtes incapable de considérer ces choses comme réelles. Tout peut disparaître d’un instant à l’autre. Vous faites des cauchemars toutes les nuits. Votre tête est remplie d’espoirs inutiles. Vous devenez irritable, nerveux, anxieux sans raison… Quelqu’un vous regarde deux fois et vous pensez aussitôt qu’il a de mauvaises intentions. Quelqu’un vous arrête dans la rue pour demander son chemin et vous imaginez un complot. Parfois même, il suffit qu’une personne fouille un peu trop longtemps dans son sac pour que vous suspectiez la présence d’une arme. »
La voix de Lu Jia s’était faite de plus en plus basse. Les bruits de la foule entraient par l’entrebâillement de la fenêtre et se mêlaient à ses paroles, accentuant encore cette impression de décalage et de solitude qui l’entourait.
—
« La confiance envers la société et son environnement constitue la base
du sentiment de sécurité », rétorqua Fei Du. « Sans elle, on ne peut
que dériver dans un état de stress psychologique permanent. En réalité,
c’est extrêmement douloureux. Même si le traumatisme finit par passer. »
— « Ça ne passe pas. Ce genre de choses ne disparaît jamais. Même s’ils
attrapent le meurtrier. » Lu Jia secoua légèrement la tête. « “Lorsque tu contemples longtemps l’abîme, l’abîme finit aussi par te regarder.”
Je ne sais pas si vous avez déjà ressenti ça.. Parfois, j’ai
l’impression d’être malade mentalement. Comme si vivre n’avait aucun
sens. »
Fei Du tendit la main et tapota silencieusement son immense épaule.
Lu Jia fit un geste vague de la main.
— « J’aime bien parler avec vous. Même quand vous restez assis là sans dire plus de trois phrases. »
— « Selon les règles de savoir-vivre, je devrais probablement dire quelque chose pour te réconforter. Par exemple : “Tout finit par passer. Un jour, le temps t’enlèvera tes souvenirs, alors il guérira forcément aussi tes blessures.” »
À cet instant, deux brefs coups de klaxon retentirent dehors. Sans même jeter un regard par la fenêtre, Fei Du ramassa simplement sa veste et la posa sur ses genoux.
— « Mais ce ne sont que des mensonges ridicules. Même si tu avais envie de l’entendre, moi, je n’aurais aucune envie de le dire. »
Lu Jia éclata de rire malgré lui.
—
« Président Fei, je crois surtout que vous faites de la discrimination
basée sur le physique. Avec moi, vous n’avez même pas la motivation de
prononcer un mot inutile et vous balancez directement la pure vérité.
Mais s’il y avait une jolie fille assise ici, vous respecteriez les
conventions sociales à la lettre, non ? »
— « Alors c’est une chance
d’être moins séduisant. Obtenir la pure vérité de ma part n’est pas
donné à tout le monde », répondit Fei Du avec le plus grand sérieux. «
Lao-Lu, je n’ai pas envie de te dire ce genre de choses, mais récemment,
j’ai discuté avec une adorable petite demoiselle et j’ai justement
quelques phrases toutes prêtes en réserve. Tu veux les entendre ? »
Lu Jia adopta aussitôt une posture d’écoute des plus sérieuses.
— « Chaque être humain peut être façonné par des éléments extérieurs. L’environnement, la chance, les personnes qu’on aime, celles qu’on déteste… Même un homme comme Lu Guosheng, qu’on aurait envie d’écorcher vif. Les meurtriers utilisent les traumatismes pour remodeler une partie de votre chair et de votre sang. Qu’on l’accepte ou non, c’est une réalité. »
Lu Jia le fixa intensément.
— « Si c’était moi, tu sais ce que je ferais ? Je découperais ce morceau de chair, je viderais ce bol de sang, puis je prendrais une hache pour pulvériser les os difformes qui se trouvent dessous. Je ne suis pas celui qui contemple l’abîme. Je suis l’abîme. »
Fei Du lui adressa un sourire légèrement macabre. Mais avant même que l’effet ait le temps de s’installer, un nouveau coup de klaxon vint ruiner l’atmosphère.
— « Pourquoi tant d’impatience ? » Impuissant, il secoua la tête et ouvrit la portière. « Ramène cette voiture pour moi. Les places de parking sont rares là-bas. Si elle te plaît, prends-la autant que tu veux. Bonne année. »
Les lèvres de Lu Jia remuèrent légèrement tandis qu’il regardait Fei Du ouvrir sans hésiter la portière d’une voiture garée temporairement à côté d’eux, sans même vérifier la plaque. Luo Wenzhou sortit paresseusement du côté conducteur pour passer côté passager, puis adressa un signe de la main à Lu Jia. Les deux hommes repartirent aussitôt, abandonnant derrière eux celui qui restait seul sur le parking.
⸻
Ce n’était pas la première fois que Luo Wenzhou passait plusieurs jours d’affilée dans la salle de garde. Avant, cela ne lui posait aucun problème ; tant que quelqu’un nourrissait le chat, il n’avait aucune inquiétude à avoir. Mais cette fois-ci était différente. Il avait l’impression d’avoir dormi là-bas pendant la moitié de sa vie.
Au premier coup de klaxon, il avait vu Fei Du bouger pour mettre sa veste ; il savait donc parfaitement qu’il l’avait entendu. Pourtant, il l’avait regardé pendant une minute entière enfiler tranquillement sa veste et continuer à bavarder avec Lu Jia. À la fin, incapable de se retenir davantage, il avait klaxonné une seconde fois, d’une manière presque mesquine.
Ne pas se voir pendant une journée équivalait déjà à trois ans de séparation. Selon ce calcul, la minute que Fei Du venait de passer à traîner représentait environ plus de dix-huit heures. Qui aurait pu supporter une telle torture ?!
À peine la portière refermée, Luo Wenzhou brûla d’envie de se jeter sur le conducteur. Mais à cause du bruit ambiant et de ce grand type indiscret qui les regardait encore partir, il ravala son impulsion et grommela avec mauvaise humeur :
— « Vous étiez en train de comploter pour renverser l’ordre de la Voie lactée ou quoi ? C’était quoi cette réunion interminable ? »
Fei Du soupira. Tout en tournant calmement le volant pour rejoindre la route principale à vitesse régulière, il leva une main pour repousser celle de Luo Wenzhou, déjà occupée à se glisser sous ses vêtements.
— « Je vais finir dans une glissière de sécurité. »
Même si rien n’apparaissait sur son visage, le conducteur était en réalité assez déconcerté, car les derniers mots que son amant lui avait adressés n’avaient rien de particulièrement affectueux.
« Fei Du, petit con. »
Ensuite, les urgences s’étaient enchaînées et aucun des deux n’avait eu le temps de s’occuper de l’état de l’autre. Maintenant qu’un bref moment de calme s’installait enfin, il avait l’impression de revenir négocier la paix après plusieurs jours de guerre froide.
Fei Du avait joué avec sa vie, joué avec le feu, mais jamais au jeu des réconciliations. Toute son aura menaçante d'abîme s'était dissipée depuis longtemps dans les gaz d’échappement.
Il réfléchit un instant.
— « Tu… »
Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase.
Sous
ses yeux, Luo Wenzhou retira lentement sa main baladeuse, la porta à
son nez pour la renifler, puis passa la langue sur ses doigts, le
laissant sans voix.
— « Conduis plus vite », déclara son amant d’un ton chargé de sous-entendus. « Je meurs de faim. »
Manifestement, ce n’était ni le moment des excuses ni celui des explications. Fei Du choisit donc très sagement de se taire et appuya un peu plus sur l’accélérateur, frôlant presque la limitation de vitesse.
Mais peut-être sa conduite était-elle trop stable, car une fois sa petite séance de harcèlement terminée, le dieu du sommeil s’empara aussitôt de Luo Wenzhou. Les yeux fermés, il réussit à faire une sieste d’une efficacité redoutable pendant ce trajet de dix minutes à peine. Quand Fei Du le secoua enfin pour le réveiller, il s’étira longuement à la manière de Luo Yiguo, puis attrapa son bras pour l’attirer contre lui.
— « J’ai trop sommeil… » marmonna-t-il d’une voix pâteuse.
— « Réveille-toi. On est arrivés »
— « J’ai pas envie de bouger. »
Luo Wenzhou resta affalé contre son amant, faisant le mort pendant un moment. Puis, soudain frappé par une inspiration géniale, il geignit :
— « Chéri… Et si tu me portais sur ton dos ? »
Voyant Fei Du se figer puis garder le silence un long moment, il fut persuadé que le grand Président Fei, pourtant si expérimenté, venait d’être réduit au silence par son absence totale de honte. Pris d’un fou rire, il s’apprêtait à continuer lorsqu’il vit le jeune homme déboutonner calmement sa veste, sortir de la voiture puis contourner le véhicule jusqu’au côté passager.
Sous son regard complètement abasourdi, il ouvrit la portière, se tourna dos à lui et posa un genou à terre.
— « Allez. Grimpe. »
Fei Du en mode dark
Wenzhou : viens immédiatement ronronner pour moi, chaton !
Ah....Je les aimes.
Bref, ça y est, on commence le dernier livre.
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