Silent Reading : Chapitre 114 - Verhovensky XXV

 

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La table de la salle à manger trembla sous l'impact soudain de Luo Wenzhou qui s'y écrasa ; la grande bouteille de vin vacilla deux ou trois fois, puis tomba et se brisa violemment en mille morceaux.

Le vin au parfum doux et puissant libéra son arôme, emplissant toute la salle à manger. Les deux personnes ivres de désir durent reprendre temporairement leurs esprits et nettoyer le désastre sur le sol.

— « Où sont tes chaussures ? » demanda d'abord Luo Wenzhou.

Puis il se souvint que les chaussons de Fei Du étaient tombés quand il l'avait traîné de l'entrée au salon. Soudain plutôt gêné, il toussa sèchement, et agita la main.

Tout en nettoyant les morceaux de verre brisé, il grommela :

— « Tu ne portes pas de chaussures, reste en arrière… » Il secoua dramatiquement la tête. « Incapable de dire les choses clairement… Juste de me mordre… Tu ne veux rien officialiser, tu profites juste de moi. Espèce de voyou ! »

Fei Du se retira dans un coin, son regard balayant le dos de Luo Wenzhou, tendu par sa position courbée.

Il croisa les bras sur sa poitrine.

— « Je ne suis pas un voyou, je suis le fils d'un sadique. Plus tard, si la maladie me gagne, je pourrais t'interdire de parler à d'autres personnes, t'empêcher de rester seul avec tes amis, placer des dispositifs de traçage et d'écoute sur ton téléphone et ta voiture. Si cela ne suffit pas, je pourrais même t'enfermer dans un sous-sol pour que personne d'autre ne te voie, avec l'envie de te dévorer tout entier. Est-ce que tu as peur ? »

Luo Wenzhou rassembla le verre brisé dans un sac, puis l'entoura de ruban adhésif pour en faire une boule souple et inoffensive. En entendant ces paroles braves et fières, il rit librement.

— « Qui, toi ? Arrête de te la raconter, passe-moi plutôt un torchon. »

Fei Du le fixa intensément un instant, contourna la flaque de vin rouge et ramassa une serpillière. Il sentit que sa poitrine, qu'il venait personnellement d'éventrer, était étrangement vide, comme si un rocher énorme s'était fracassé, et que d'innombrables pensées secrètes, réprimées et tordues, telles de petits insectes cachés sous la pierre, s'étaient toutes enfuies en pagaille, leur noirceur révélée à la lumière.

Il tendit le chiffon mais ne le lâcha pas quand Luo Wenzhou tendit la main pour le prendre. Celui-ci leva le regard vers lui et vit la lumière de la lampe se réfracter dans ses yeux semblables à du verre. Une légère chaleur humaine semblait y flotter.

Puis Fei Du, tirant sur ce chiffon fait d'un vieux caleçon long, finit par reconnaître :

— « Oui, je tiens à toi. »

Le vélo tout-terrain tape-à-l'œil pulvérisé, la vieille console de jeu qui l'avait accompagné en grandissant, le tiroir qui avait autrefois caché un petit chat, les brochettes trop pimentées, les fleurs déposées au cimetière une fois par an, les innombrables querelles moqueuses... Aujourd'hui, il semblait que tous ces événements passés étaient enfilés sur un fil d'or, dessinant une silhouette ténue dans l'épais brouillard noir de ses souvenirs, éclairant son passé et son avenir.

Luo Wenzhou eut l'impression d'avoir attendu toute sa vie pour entendre ces mots. Les coins de sa bouche s'étirèrent légèrement en un presque sourire. Puis, sans un bruit, il arracha soudainement le chiffon, le jeta par terre, trempa ses mains dans la bassine et, sans même les essuyer, entoura la taille de Fei Du de ses bras pour l'entraîner avec lui.

Ne pas avoir de chaussures, c'était bien ; cela évitait de devoir les enlever à nouveau.

Quant au sol de la salle à manger couvert de vin... Le verre avait été ramassé, il n'y avait pas à craindre que Yiguo marche sur un éclat. Rien d’urgent donc.

Luo Yiguo était occupé chaque jour par une myriade d'affaires d'État. Chaque nuit, il se levait trois ou quatre fois pour patrouiller sur son territoire et prendre un en-cas nocturne ; son emploi du temps était très chargé. Une fois son premier petit somme terminé, Maître Chat bondit hors de la seconde chambre et vit que la porte de la principale était entrouverte, une lumière allumée à l'intérieur.

Ses oreilles dressées bougèrent légèrement et il trottina, avec l'intention d'aller enquêter sur ce qui se passait sur son territoire, mais à mi-chemin, il fut attiré par l'odeur particulière dans la salle à manger. Luo Yiguo tourna prudemment autour du liquide rouge sur le sol en reniflant. Il ne put s'empêcher de lécher ses pattes collantes. D'ordinaire, les chats et les chiens ont un odorat fin et détestent le tabac et l'alcool, mais le camarade Luo Yiguo était intrinsèquement différent ; c'était un ivrogne parmi les félins. Après un coup de langue, il découvrit que le goût lui plaisait, alors il baissa la tête pour approfondir l'expérience.

Soudain, il entendit quelqu'un pousser un bref et insistant « Ah ! ». Maître Chat se souvint alors de sa mission et redressa son cou avec difficulté. Il s'apprêtait à suivre le son, mais il ne s'attendait pas à ce que, dès qu'il lève la patte, sa trajectoire dévie. Il tangua à gauche, tituba à droite sur quelques pas, heurta le côté du canapé de la tête et s'allongea sur le ventre, immobile.

Le réveillon de Noël ne venait qu'une fois par an. Comme une vieille mèche de bougie, il ne dura pas assez longtemps. La vapeur d'eau sur la fenêtre se solidifia silencieusement, se transformant en un givre blanc comme neige.

Un fragment d'âme hantait le subconscient de Fei Du, la réalité se mêlant à l'illusion. Il le tira de son sommeil. Sa conscience sursauta, oscillant avant de se stabiliser. Mais lorsqu'il ouvrit les yeux, il constata que la lampe de chevet était toujours allumée : Luo Wenzhou était à ses côtés, l'observant.

Voyant qu’il ne dormait pas profondément, celui-ci finit par éteindre à contrecoeur la faible lumière et embrassa doucement le sommet de son crâne.

— « Dors. Je retourne faire des heures supplémentaires demain. Repose-toi. Tu n'as pas besoin de te lever aussi tôt que moi. »

« Tu dis ça comme si tu étais capable de te lever tôt », pensa Fei Du, mais avant qu'il ne puisse exprimer cette moquerie, la somnolence revint l'envelopper chaleureusement.

Il lui sembla entendre une musique de piano lointaine. Il y avait, semblait-il, une femme un peu frêle, de dos, assise près d'une fenêtre lumineuse, le soleil tombant sur elle comme s'il voulait faire fondre sa silhouette. Elle appuyait distraitement sur les touches du piano, jouant de manière hésitante.

Le lendemain, le grand Capitaine Luo fut à la hauteur de sa réputation et se leva une fois de plus en retard. L'alarme de son téléphone avait été désactivée, et l'alarme humaine avait fait des siennes en ne le réveillant pas.

Fei Du avait déjà déplacé Luo Yiguo, qui avait la gueule de bois, dans son panier, nettoyé le sol taché de vin et les pattes du chat, et s'était habillé avec soin. Tout en parcourant les actualités sur son téléphone, il répéta les paroles de la veille avec « stupéfaction ».

— « Ne t'avais-je pas dit de te reposer et de ne pas te lever aussi tôt que moi ? Je n'ai pas eu le cœur de te réveiller. »

Luo Wenzhou, la brosse à dents dans la bouche, leva son majeur vers lui.

Fei Du observa avec joie comment cet impudent vantard encaissait le retour de bâton de ses propres paroles, puis il le conduisit sans rechigner au travail.

— « Oh, au fait. » Luo Wenzhou, assis sur le siège passager, avala sa dernière bouchée de rouleau à l'œuf et sortit une serviette pour s'essuyer les mains. « Je viens de m'en souvenir. Le dernier projet d'album photo a été lancé il y a treize ans, soit un an après la mort de Gu Zhao. Est-ce que le projet pourrait avoir un lien avec lui ? »
— « Si Xiao Haiyang a dit la vérité, que Gu Zhao a vraiment eu des ennuis en enquêtant sur Lu Guosheng, alors c'est très probable », répondit Fei Du. « Il a probablement trouvé sa trace et découvert d'autres criminels recherchés dans sa cachette. Ce Louvre était probablement l'une de leurs planques. »
— « Ouah. » Luo Wenzhou marqua une pause. Après un long moment, il reprit : « Il y a une chose qui me turlupine. »
— « Laquelle ? »
— « En temps normal, hors circonstances très spéciales, quand nous partons enquêter ou collecter des preuves, nous emmenons au moins un collègue. Traquer un fugitif n'a rien à voir avec les affaires internes et ne concerne pas la sécurité nationale. Rien n'empêche de mener une enquête ouverte. Si Gu Zhao a été piégé, pourquoi l'aurait-il été seul ? »

N’avait-il prévenu personne avant de se rendre au Louvre ? Ou bien avait-il informé quelqu’un qui l'avait trahi ?

Une ombre passa sur le front de Luo Wenzhou. Changeant de sujet, il demanda :

— « Comment as-tu coincé Xiao Haiyang hier ? »
— « Je ne l’ai pas coincé. Il porte un trousseau de clés à la ceinture ; sa démarche produit un son différent de celle des autres. J’allais partir quand je l'ai entendu arriver. Avant ta très courte réunion, il revenait des toilettes, c’était étrange d’y retourner moins de dix minutes après. Les problèmes de vessie sont rares si jeune, non ? Il n'y avait personne, j'ai trouvé cela suspect, alors je me suis caché là où sont rangés les produits d'entretien. »
— « Là où sont rangés les produits d'entretien ? » Luo Wenzhou resta interdit.

Pas étonnant que Xiao Haiyang n'ait rien vu venir.

— « Et pour le code de son téléphone ? »
— « J’ai deviné. Une fois, quelqu’un lui a emprunté son ordinateur de bureau, et c’est le mot de passe qu’il a donné », expliqua distraitement Fei Du. « Xiao Haiyang est quelqu'un de déterminé, de monomaniaque. Ce genre de personne utilise généralement un nombre ayant une signification spéciale, et c’est souvent le même partout. Pour quelqu'un comme Tao Ran, je parie sur une combinaison de date de naissance, de nom ou de numéro de téléphone. Xiao-Qiao, elle, sépare très nettement sa vie pro de sa vie privée ; ses codes seraient forcément différents. Je suppose que le mot de passe de son ordinateur est le numéro de son bureau, celui de son badge, ou un mélange des deux. »
— « Et d’après toi, quel est le code PIN de ma carte de salaire... Pourquoi tu ris ? »
— « Pourquoi voudrais-je deviner le code d’un marque-page ? »

Luo Wenzhou eut l'étrange impression qu'à son réveil, son traitement était revenu à l'époque « d'avant libération » ! Le vaurien qui ne cessait de se moquer de lui en le traitant de « vieillard retraité, sans le sous » s'était tenu tranquille un moment, pour finalement frapper de nouveau en traître !

Comme prévu, toutes ces paroles mielleuses et ces attentions n'étaient qu'une façade pour l'amadouer, par pure convoitise pour son corps !

Les rues vibraient de l'atmosphère des fêtes de fin d'année.

Les commerçants rivalisaient d'ingéniosité pour lancer leurs promotions ; poinsettias et banderoles « Bonne année » ornaient le centre-ville animé. Dans les boutiques, les notes de Jingle Bells et les paroles Happy New Year s’entremêlaient dans un brouhaha festif. La fine couche de glace recouvrant la chaussée avait été déblayée par les éboueurs matinaux. La conduite était agréable et légère ; même si faire des heures supplémentaires un samedi était un supplice.

Tant pour la tâche à accomplir que pour le principe.

Luo Wenzhou se chamailla avec Fei Du tout le long du trajet. Son sourire ne s'était pas encore effacé lorsqu'il aperçut un couple d'âge mûr devant l'entrée du bureau. À en juger par leurs visages et leurs tenues, ils n'étaient pas du tout aisés. La femme avait le visage couvert de taches de rousseur et une voix perçante. L’homme était un peu corpulent, les épaules voûtées et l’air sombre, un porte-documents gris terne coincé sous le bras.

— « Non, notre enfant l'a déjà dit : rien de tout cela n'est arrivé. Les gamins de cette classe ne comprennent rien, ils ne font que colporter des mensonges et inventer des rumeurs, ils font tellement de bruit que l’école n’arrive plus à gérer. Il n’y a aucun problème avec notre fille, elle n’a jamais menti. » La femme parlait avec une rapidité extrême, multipliant les gestes de refus de ses mains osseuses. « Monsieur le policier, ne croyez pas tout ce que vous entendez en convoquant les gens n'importe comment. Cela nous donne une mauvaise image au travail. Les gens vont finir par croire qu’on a fait quelque chose de mal ! »
— « Pourriez-vous au moins laisser votre fille venir nous parler un moment... » tenta Tao Ran.
— « Ce n’est pas assez d’être venus une fois au Commissariat Central ? Il faut revenir encore ? » La voix de la femme monta brusquement, résonnant dans le couloir. « C'est une jeune fille de quinze ans, pas un pickpocket ou un voleur ! Elle est encore malade de peur. S’il lui arrive quelque chose, est-ce que le gouvernement nous indemnisera ? C’est n’importe quoi ! Où est votre supérieur ? »

Tao Ran ouvrit la bouche, sentant qu'il ne pouvait plus rien ajouter. Lang Qiao comprit et s'avança pour prendre le relais.

— « Dajie, ne pensez-vous pas que vous devriez l'emmener à l'hôpital pour un examen... »
— « Quel examen ? Pourquoi devrait-elle être examinée ? » Ces mots semblèrent mettre la femme hors d’elle. Mains sur ses hanches, elle tendit le cou, comme prête à donner des coups de bec dans le crâne de Lang Qiao. « Qu'est-ce que vous insinuez ? Vous êtes une demoiselle vous aussi, comment pouvez-vous lancer des accusations aussi infondées ? Bien sûr, ce n'est pas vous qui subirez les conséquences si cela s'ébruite... »

L'homme au visage sombre la tira par la manche.

— « Elle a dit que ça n'était pas arrivé, donc ça n'est pas arrivé. Ne perds pas ton temps à discuter avec eux. On est pressés. Allons-y. »

Tout en parlant, le couple s'éloignait déjà comme une bourrasque.

Tao Ran se frotta le visage et s'approcha de Luo Wenzhou en écartant les mains, impuissant.

— « Tu as vu ? C’est comme ça. À part les témoins insignifiants, les autres nous envoient soit des avocats pour pinailler, soit ils se comportent comme eux. »
— « Ce ne sont pas les parents de Liang Youjing, aucun ne ressemble à un membre du conseil d'administration de l'école. Ceux d’un autre de la bande ? »

Tao Ran soupira.

— « C'étaient les parents de Wang Xiao. »

Luo Wenzhou resta interdit. Puis il fronça les sourcils. Pourquoi les parents de la victime étaient-ils plus anxieux de clamer son innocence que ceux des violeurs ?

— « Elle refuse de se montrer, et les parents nient toute agression à l'école. Ils sont venus dès la première heure pour faire un scandale. Lao-Luo, si c'est vrai, ce sera très difficile à prouver. »

Si le collège Yufen avait insisté pour maintenir que tout allait bien, ils auraient pu dire que ce n'était qu'une petite dispute entre élèves. Sans Xia Xiaonan qui leur avait parlé de Wang Xiao traînée dans le dortoir des garçons, l'intervention du Commissariat Central aurait été relativement vaine ; personne n'avait été gravement blessé et, même si cela avait été le cas, il était trop tard pour constater les lésions.

Les atteintes à la dignité sont difficiles à prouver. Même avec des preuves tangibles, on ne peut pas faire grand-chose face à une bande d'adolescents. Au mieux, ils recevraient une réprimande éducative avant d'être renvoyés chez eux. Les victimes avaient beau avoir vécu la peur et la persécution comme si elles étaient dans un monde sans justice, aux yeux de la loi, ce n'était qu'une « petite affaire » mentionnée au passage.

Dans l'affaire d'agression sexuelle collective, les auteurs avaient tous décidé de garder le silence sur les conseils de leurs avocats, tandis que les lèvres de la victime étaient scellées ; elle était déterminée à ne pas admettre ce qu'elle avait subi.

 

 

 

 

 

 

 


AHHHHH !!! J’adore la scène si simple mais si sincère où Fei Du avoue qu’il tient à son capitaine. 🥺J’aime vraiment la façon dont Priest décrit et transmet leurs émotions et sentiments. Notamment ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre ou à cause de (grâce à) l’autre. 🥰

Et je kiffe trop le fait que même en couple leur dynamique ne change pas ! Ils se chamaillent comme chien et chat en mode ragebait !! 😂

Sinon concernant l’affaire, honnêtement à ce stade-là je ne peux pas en vouloir aux parents. Hélas les victimes de viols subissent souvent des procès horribles, humiliants où on cherche à les faire passer pour des personnes horribles et des menteuses. En plus on voit encore dans beaucoup de cultures les victimes comme au moins à moitié coupables, complètement "salies" et "ruinées". Sans compter que là c’est pauvre face à un groupe de gosses hyper riches…











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