Silent Reading : Chapitre 110 - Verhovensky XXI
Les lumières chez Luo Wenzhou n’étaient pas seulement allumées, elles l'étaient de manière agressive, se déversant du salon jusque sur le balcon.
Il fixa la scène, sortit de la voiture et inspecta les environs. Non loin de là, il repéra un véhicule très familier.
— « Étrange, on n’est pas vendredi pourtant. »
— « Si, on est vendredi », répondit Fei Du, impuissant.
« Oh »
Le concept de « vendredi » est comme une beauté dont l'éclat dépend de son milieu social et de sa parure ; ôtez-lui la signification de son nom, et la chose en soi ne vaut plus rien. Pour quelqu’un qui devait travailler les jours de fête et les jours fériés au point d’en oublier les jours de la semaine, cela devenait au contraire une source de griefs et d’indignation supplémentaires.
Soupirant, tout en pressant Fei Du de se dépêcher et de ne pas traîner dehors, il lança avec désinvolture :
— « C’est rien. Mes parents passent parfois le vendredi soir pour m’apporter des trucs, même s’ils n’ont pas le temps de venir plus d’une fois tous les quelques mois. Ils s’asseyent un moment, puis repartent. »
Les pas de Fei Du s’arrêtèrent brusquement au bas des escaliers.
Le détecteur sonore de la cage d’escalier ne fonctionnait plus très bien ces derniers temps ; il fallait frapper fort du pied pour réveiller la lumière. Pour l’instant, tout restait plongé dans l’obscurité. Il se tenait là, à la limite entre l’ombre et la clarté, la lueur des réverbères entourant ses épaules d’un halo pâle.
Qu'allaient-ils penser en voyant qu’un homme vivait chez leur fils ?
Fei Du hésita, ne sachant pas comment il devait se présenter. Un collègue ? Un ami ? Un colocataire ? Ou bien... En un éclair, il se souvint avoir vu Mu Xiaoqing à l’hôpital ce jour-là. Que signifiaient ses dernières paroles lourdes de sens ? Luo Wenzhou avait-il officiellement fait son coming out auprès de ses parents ? Ou cette dame s’était-elle contentée de se fier à son instinct maternel pour le sonder ?
C’étaient des affaires privées, il n’avait jamais posé de questions à ce sujet et n’avait aucun élément pour juger.
Les échanges entre les corps n’étaient après tout qu’une brève expression du désir.
Mais sa relation avec Luo Wenzhou était un enchevêtrement d’ambiguïtés floues, qui se complexifiait à chaque étape. Lui qui avait l’habitude de tout analyser et d’organiser soigneusement ce qui le concernait réalisait seulement maintenant qu’en la matière, il n’avait ni sens des limites, ni projet ; il laissait simplement les choses suivre leur cours. Comme s'il descendait le courant dans une petite barque, sans se soucier de la direction ni des récifs cachés ; s’il rencontrait un tourbillon et s’y faisait engloutir, il n’avait pas l’intention de lutter.
Luo Wenzhou se retourna et plongea son regard dans le sien.
— « Qu’est-ce qu’il y a ? »
Son expression était si naturelle qu’il semblait n’avoir absolument pas remarqué ce que cette scène pouvait avoir d’inapproprié.
Fei Du marqua un temps d'arrêt, puis tenta avec tact :
— « Avec tes parents ici, je ne vais pas être un peu de trop ? »
Les sourcils de Luo Wenzhou tressaillirent légèrement. Peut-être était-ce parce qu’il faisait trop sombre et que Fei Du ne pouvait pas distinguer ses expressions subtiles, ou peut-être était-ce parce que plus ses sentiments étaient sincères, plus il paraissait impassible... Quoi qu’il en soit, il fut incapable de deviner ce qu’il pensait.
Puis, comme si de rien n’était, Luo Wenzhou déclara :
— « Tout va bien. Ils savent que tu es là. Ils sont venus te voir quand tu étais à l’hôpital, même si tu n’étais pas tout à fait conscient. Et ma mère est venue t’apporter à manger après, tu dois t’en souvenir ? »
Fei Du laissa échapper un bref signe d’affirmation et se détendit, pensant avoir compris l’insinuation. Aux yeux de ses parents, il n'était qu'un ami ayant sauvé la vie de leur fils, « sans attaches et délaissé », sans personne pour s’occuper de lui. Puisqu’ils étaient deux jeunes hommes célibataires, il restait ici en tant que colocataire à loyer réduit jusqu’à ce que ses blessures soient complètement guéries. Le couple avait probablement appris qu’il était sorti de l’hôpital et était venu spécialement le voir par gratitude et politesse.
Ayant défini sa propre position, l’esprit hésitant du jeune homme s’apaisa immédiatement. Il retrouva son aisance, redevenant ce « Président Fei » capable de s'adresser à n'importe qui dans son propre langage. Il ne vit pas la main de Luo Wenzhou, pendante le long de son corps, se crisper.
Auparavant, quand la porte s’ouvrait, c’était Luo Yiguo qui sortait les accueillir. Désormais, les circonstances avaient changé et c’est Mu Xiaoqing en personne qui sortit. Dès qu’elle vit son fils, elle se mit aussitôt à grommeler :
— « Pourquoi si tard ? J’étais sur le point de t’appeler. »
Avant que Fei Du ne puisse placer un mot, Mu Xiaoqing le tirait déjà vers l’intérieur avec familiarité, le réprimandant avec bienveillance :
—
« Il fait un froid de canard dehors et tu sors habillé comme ça sans
personne pour te surveiller, rentre vite te mettre au chaud. Vous avez
mangé, tous les deux ? »
— « On a mangé. » Luo Wenzhou regarda
autour de lui. « Mon Dieu, vous êtes venus pour aider les pauvres ou
pour visiter un prisonnier en cellule ? On ne peut plus circuler. C’est
quoi tout ça ? »
Le vestibule était presque entièrement encombré de cartons et de boîtes de toutes tailles. Il n'y avait même plus de place pour changer de chaussures. Les inspectant, il y trouva des champignons, des plats préparés, des feuilles de thé, des fruits, des collations... et une pile outrageusement extravagante de boîtes de nourriture pour chat.
Luo Yiguo pesait déjà trop lourd !
—
« Pourquoi y a-t-il autant de lait ? Je n’en bois pas... Oh, et il y a
un ensemble de jouets pour chat, merveilleux. Votre fils, vous l’avez
ramassé par terre, mais le chat, lui, c’est la chair de votre chair. »
—
« On n’a pas acheté le lait pour toi, ne te fais pas d'illusions »,
répliqua sa mère. « Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir de bon à manger
dans votre réfectoire ? Tout est gras et salé. Qu'un spécimen brut et
robuste comme toi mange de la pâtée deux repas par jour, passe encore,
mais comment peux-tu faire l'affront à un blessé de lui faire manger la
même chose que toi ? »
Luo Wenzhou roula les yeux vers Fei Du.
Comme si ce second chat, gâté, aurait supporté un tel affront.
Non seulement il se commandait des plats à emporter, mais il entraînait toute la brigade criminelle avec lui vers la corruption, ce vicieux.
Finalement, après s’être contenu un instant, Luo Wenzhou renifla et ravala en silence cette injustice singulière, chargeant avec colère la pile d’affaires du vestibule pour les ranger sans un mot de plainte.
Dès qu’ils avaient franchi la porte, la mère et le fils s’étaient renvoyé la balle sans interruption, comme dans un débat politique. Un étranger n’aurait pas pu placer un mot. Ce n'est que lorsque Luo Wenzhou s’éloigna avec les paquets que Fei Du eut l’occasion de tendre calmement la main à Mu Xiaoqing :
— « Si j'avais su plus tôt que vous veniez, je serais passé vous chercher. Après tout, je ne fais qu'apprendre sur le tas, je ne sers à rien au Commissariat Central. »
Mu Xiaoqing adorait l'entendre parler ainsi, avec cette éloquence élégante et sans réserve. Parce qu’elle sentait que ce jeune homme était de la même trempe que son fils, elle n’éprouvait aucun remords à l’idée que le porc qu’elle avait élevé ait ruiné un si beau chou, et elle l’emmena joyeusement au salon.
Fei Du vit immédiatement Luo Cheng assis sur le canapé. Contrairement à son épouse, on pouvait deviner son lien de parenté avec son fils rien qu'à ses traits. Il avait les tempes grisonnantes, mais contrairement à la plupart des hommes d’âge mûr, il n’avait pas pris de poids et n’avait pas de ventre. Il se tenait bien droit, et un pli sévère marquait son front. Il dégageait une présence insondable rien qu'en restant assis là, le genre de personnage à qui l’on donnerait la place d'honneur dans la salle privée d’un restaurant. Seule petite ombre au tableau, gâchant un peu cette atmosphère, il tenait un chat dans ses bras.
Luo Cheng et Fei Du échangèrent un regard ; en un laps de temps très court, ces deux hommes sophistiqués appartenant à deux générations différentes s'examinèrent mutuellement. Le plus jeune fit abstraction du fait que le vénérable monsieur jouait à attraper les pattes du chat et le salua avec la déférence appropriée :
— « Bonjour, mon oncle. Désolé de vous déranger. »
Luo Cheng hocha la tête. Puis, événement sans précédent, cet « empereur à la retraite » qui, tout naturellement, forçait son propre fils boiteux à lui céder sa place, se leva et dit assez aimablement à Fei Du :
— « Tu as meilleure mine. Viens t’asseoir, vite. »
Luo Yiguo miaula en se roulant dans ses bras, grimpant agressivement sur son épaule pour se lécher les pattes depuis cette position dominante.
— « Ça fait longtemps qu’on voulait venir te voir, mais cet imbécile de Luo Wenzhou n’arrêtait pas de dire qu’on allait déranger ton repos », dit Mu Xiaoqing chaleureusement. « Tu es bien installé ici ? Si tu as besoin de quoi que ce soit, donne-lui des ordres. Ça ne le tuera pas. »
Fei Du manqua de s'étouffer, sentant vaguement que son ton était un peu trop intime. Il répondit alors très prudemment :
— « Shixiong prend plutôt bien soin de moi. »
En l’entendant appeler son fils ainsi, Mu Xiaoqing ne dit rien, mais le coin de ses yeux pétillait d’un sourire éloquent.
Lorsque Luo Wenzhou eut fini de débarrasser le vestibule sans trop rechigner et qu’il pointa la tête vers le salon, un peu inquiet, il constata que son « jeune maître Fei » si exigeant et le vieil homme plus exigeant encore étaient déjà en pleine conversation.
Fei Du arborait son visage de « jeune talent ». Sachant parfaitement comment s’y prendre avec ce genre d’homme d’âge mûr, il avait réprimé son air de riche oisif, n’en laissant aucune trace. Lui et le vieil homme occupaient chacun un coin du canapé, ressemblant à s’y méprendre à un investisseur et un représentant du gouvernement préparant une collaboration pour le développement du centre-ville.
Fei Du venait de dire quelque chose et Luo Cheng hocha la tête en réponse ; un chat massif était assis sur le sommet de son crâne, son front était pour une fois lisse, et il remarquait sérieusement :
— « C’est une excellente idée. Je vais l’étoffer soigneusement dès mon départ, rédiger un rapport détaillé et l’envoyer à… »
Mu Xiaoqing s’empressa de tousser et lui glissa un quartier de mandarine dans la bouche, interrompant le bavardage inopportun de son époux.
Il était vraiment tard. En apprenant que demain serait une nouvelle journée d’heures supplémentaires catastrophiques au Commissariat Central, Luo Cheng et Mu Xiaoqing ne s’éternisèrent pas. Ils restèrent assis encore un moment, puis se levèrent pour prendre congé.
Fei Du, dont l'étiquette était irréprochable, voulut bien sûr les raccompagner, mais Mu Xiaoqing le repoussa doucement.
— « Reste au chaud », dit-elle. Puis elle se tourna vers Luo Wenzhou et ordonna : « Tu as quelques années de plus que lui, tu devrais prendre tes responsabilités et réprimer ton tempérament d'enfant gâté à la maison, tu m'entends ? »
Ce discours était d'un ton si domestique qu’il en devenait suspect. Luo Wenzhou acquiesça avec indolence, mais Fei Du resta pétrifié. Puis Luo Cheng prit la parole, s'adressant à lui :
— « J’ai cru comprendre que tes parents n’étaient plus là. Si tu rencontres la moindre difficulté à l’avenir, n’hésite pas à venir nous voir. »
Fei Du fut saisi de stupeur et de perplexité. En croisant ces yeux qui ressemblaient tant à ceux de Luo Wenzhou, il vit que Luo Cheng lui souriait presque, l’expression de son visage imposant se faisant presque paternelle.
Mu Xiaoqing lui fit un signe de la main et glissa la sienne dans la poche de son mari pour se réchauffer. Rayonnante, elle ajouta :
— « Notre fils n’a pas de cœur depuis qu’il est petit. Ça fait des années que je ne l’avais pas vu pleurer… »
Sans attendre qu’elle termine, Luo Wenzhou poussa une sorte de cri et s'exclama : « Allez, salut ! », avant de fermer la porte, coupant court aux paroles de sa mère.
Une fois Mu Xiaoqing et Luo Cheng partis, le salon tumultueux retomba soudain dans le calme.
Ils n’avaient pas pu s’empêcher d’accourir pour voir Fei Du et si, au début, tout allait bien, sur la fin, ils avaient eu l’air d’offrir des recommandations à leur belle-fille. Fei Du était capable de percer à jour une conspiration au moindre indice, alors une démonstration aussi évidente… Si Luo Wenzhou les avait empêchés de venir jusque-là, c’était justement par peur qu’ils ne percent trop brusquement le papier de soie qui servait de cloison, mais maintenant que c’était fait, il attendait malgré lui la réaction du jeune homme avec impatience, peu importait qu'elle soit bonne ou mauvaise ; au moins, cela mettrait fin à l’anxiété de l’hésitation.
Paradoxalement, il n’osait pas regarder l’expression de Fei Du. Il se contenta de se plaindre d'un air indifférent :
— « Ils sont venus sans même prévenir. Ils savent vraiment comment semer la pagaille. Je vais faire chauffer du lait. »
Le regard de Fei Du, qui semblait doté d'une présence physique, lui transperça le dos tandis qu’il ouvrait une brique de lait, en versait un peu dans une soucoupe pour Luo Yiguo, puis le reste dans une tasse, y mélangea une cuillerée de miel et mit le tout au micro-ondes.
Luo Wenzhou savait qu’il l'observait, mais il ne parvenait pas à définir le sens de ce regard. Une fine couche de sueur perla sur son dos. Sa langue remua ; il songeait sans cesse à aborder le sujet, à briser ce silence gênant, mais il avait beau fouiller ses entrailles, il ne trouvait pas les mots. Dans toute la cuisine, le seul son qui subsistait était le bourdonnement du micro-ondes.
Puis, l'appareil émit un bip.
Il se ressaisit et tendit la main pour ouvrir la porte. Soudain, une main se glissa derrière lui et lui saisit le poignet. Il sursauta. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas entendu Fei Du s’approcher.
— « Qu’est-ce que tu as raconté à tes parents ? » demanda celui-ci d’un ton taquin, tout en caressant soigneusement son poignet. « Je crois qu’il y a un énorme malentendu. »
La gorge de Luo Wenzhou eut un léger mouvement. Fei Du rit doucement, effleurant de ses lèvres l’endroit le plus sensible à la base de son oreille, tandis que son autre main sortait sa chemise de son pantalon.
— « Je viens d’avoir une belle frayeur. Tu ne devrais pas te faire pardonner, shixiong ? Ma technique est vraiment excellente. Essaie seulement, je te garantis… »
Luo Wenzhou bloqua sa main baladeuse.
Fei Du cherchait manifestement à masquer ce moment de malaise. Il en était parfaitement conscient et savait ce qui aurait été diplomate de faire ; bien sûr qu’il comprenait. S’il se laissait simplement faire, il pourrait profiter d'un moment de sexe sans engagement avant ce misérable week-end d'heures supplémentaires, et tout le monde pourrait continuer gaiement cette ambiguïté, en étant parfaitement heureux… Jusqu’à ce que, bien plus tard, les conditions soient réunies… Ou qu’ils se séparent.
« Trop téméraire », se dit Luo Wenzhou.
Puis, il écarta la main de Fei Du, se tourna vers lui et lui dit, pesant chaque mot :
— « Mes parents ont toujours été assez indulgents avec moi, surtout depuis que je suis adulte. Tant que je restais dans le droit chemin, ils n’intervenaient pas. Quant à savoir si je fréquentais des femmes ou des hommes et comment je faisais mon travail, c’était mon affaire. Ils ne posaient pas de questions. »
Fei Du pressentit vaguement ce qu’il allait dire et le fixa, hébété.
— « Il n’y a aucun malentendu possible. » La main de Luo Wenzhou se crispa involontairement, enserrant son poignet au point de lui faire un peu mal. « S’ils sont venus exprès pour te voir aujourd’hui et s’ils se sont comportés ainsi, c’est parce que je leur ai dit officiellement… »
Fei Du fut pris d’une panique inexplicable et tenta inconsciemment de l’interrompre.
— « Shixiong… »
— « … que tu es la personne avec qui je compte passer le reste de ma vie. »
*Enfonce sa tête dans un oreiller et hurle* WENZHOU EST TELLEMENT PARFAIT !!!
Ils sont si amoureux mes bébés.😭
J'adore les parents de Wenzhou en plus.
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