Silent Reading : Chapitre 107 - Verhovensky XVIII

 

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Fei Du relâcha doucement la poignée et resta immobile derrière la fine porte.

Dans le couloir, après que le nom « Gu Zhao » eut été prononcé, un silence de mort s’installa. Comme si tout s’était vidé d’un coup.

Longtemps.

Puis, enfin, ce théâtre muet se fissura.

— « Et… alors ? » La voix de Xiao Haiyang était froide, dure, chaque mot détaché. « Qu’est-ce que ça change ? »

De l’autre côté, on entendait ses dents grincer.

Sans laisser à Luo Wenzhou le temps de répondre, il enchaîna, agressif :

— « Donc, à la Brigade Criminelle du Commissariat Central, on ne se contente pas d’enquêter sur toi et ta famille ? On remonte aussi jusqu’aux voisins ? Capitaine Luo, même sous la dynastie Qing, quand l’empereur punissait à l’aveugle, on n’allait pas jusque-là ! »

Luo Wenzhou écouta, sans se fâcher contre lui. Sa voix semblait calme, et Fei Du devina que son expression n'avait pas non plus bronché.

— « Xiao Haiyang… » Il étira légèrement les mots. « Je t’ai piqué au vif, d’accord. Mettons ça de côté. On peut parler calmement ? »

Curieusement, Fei Du eut plutôt envie de sourire, les coins de ses lèvres se relevant légèrement.

Puis Luo Wenzhou reprit :

— « Je ne m’intéresse pas particulièrement au caractère des gens autour de moi. Je ne demande à personne de jouer à la famille heureuse. Tu peux bien t’entendre avec les autres, ou rester à l’écart, ça m’est égal. Si tu veux t’intégrer, tant mieux. Si tu préfères garder tes distances avec des quasi-inconnus, libre à toi. » Il ajouta, presque nonchalamment : « Et puis regarde notre Président Fei, ses défauts sont plus grands que lui, et je ne lui dis rien. »

Celui-ci, comprenant qu’il avait été découvert, n'eut pas envie de continuer à faire semblant, alors il ouvrit simplement la porte et sortit. Xiao Haiyang, peu subtil, sursauta en voyant surgir quelqu’un.

Il recula d’un pas.

Mais Luo Wenzhou ne le quittait pas des yeux. Et cette fois, son expression se durcit.

— « Mais tu dois te souvenir d’une chose. Ici, c’est le travail. » Sa voix devint plus tranchante. « Xiao Haiyang, pendant tes heures de service, je veux que tu sois entièrement concentré. Que tu travailles pour l’intérêt commun. Que tu traites les affaires sérieusement et que tu mettes de côté tes motivations personnelles. Peu importe tes raisons et tes difficultés. Les affaires qui arrivent ici sont toutes des questions de vie ou de mort. Il y a du sang, des larmes derrière chaque dossier. Tu crois que seules tes difficultés ont de la valeur ? Et que la souffrance des autres peut être balayée d’un revers de main ? »

Xiao Haiyang, qui n’avait pas son talent pour manier les mots, resta sans voix, une expression compliquée trahissant son trouble.

— « Capitaine Luo, je vais interrompre ta séance d’éducation politique. » dit Fei Du, adossé au mur. « Officier Xiao, à qui venez-vous de révéler l'information selon laquelle Lu Guosheng était le tueur ? »

Le regard de Luo Wenzhou changea immédiatement.

— « Xiao Haiyang ! »

Depuis que le nom « Gu Zhao » avait été prononcé, Xiao Haiyang était comme une corde, constamment tendue par chaque phrase que son supérieur prononçait. Quand Fei Du révéla sa manœuvre, la corde finit par se rompre. Il leva immédiatement la tête, l'expression vacillante laissée par les paroles de Luo Wenzhou devenant froide et dure.

— « T’as de l’eau dans le crâne ? » Son capitaine fit un pas en avant et l’attrapa par le col. « Tous les criminels de ce pays cherchent à obtenir des informations sur nos enquêtes ! Tu leur sers d’indic, c’est ça ?! Tu sais ce que ça provoque, de balancer des infos sans confirmation ? Des rumeurs, de la panique ! Et si de nouveaux éléments apparaissent ? Tu corriges après coup ? Même la météo n’ose plus être aussi catégorique ! Tu comptes faire quoi de la crédibilité du Commissariat Central ?! »

Xiao Haiyang se débattit de toutes ses forces, mais ses compétences étaient médiocres. Ne pouvant se dégager, il dut se contenter d'une attaque verbale.

— « Quelle crédibilité ?! Vous, la police, vous avez une crédibilité ?! »
— « Nous, la police ?! Ton putain de salaire tombe du ciel, peut-être ?! » Luo Wenzhou le fouilla et sortit son téléphone, le plaquant devant son visage. « Tu le déverrouilles, ou je te passe les menottes et j’appelle un technicien ? »

Xiao Haiyang était presque soulevé d’une main. Ridiculement léger. Son col lui coupait la respiration, son visage virait au rouge, mais il continuait :

— « Allez-y… appelez qui vous voulez… tant que j’ai le temps de— »

Avant qu'il n'ait fini, Fei Du tapota le dos de la main de Luo Wenzhou, où les veines saillaient, récitant une série de chiffres.

— « Voilà le mot de passe. Capitaine Luo, pourquoi tes méthodes sont-elles toujours aussi primitives ? »

L'expression de Xiao Haiyang changea instantanément. Il tendit la main pour arracher son téléphone. Luo Wenzhou le passa au fuerdai et restreignit sans compromis sa résistance. Fei Du déverrouilla habilement le portable et ouvrit le journal d'appels.

— « Regarde qui il a contacté, et fais tracer le numéro par Xiao-Lang et les autres. Si c’est un média, qu’on aille parler directement à leur supérieur… »

Il n’eut pas le temps de finir. Fei Du, ne recevant pas d'ordres, rappela le dernier numéro composé.

— « Bonjour, est-ce que je parle à l’éditeur Wang ? … Non, ce n’est pas Haiyang, il ne peut pas prendre l’appel pour le moment. Vous pourriez me dire de quelle rédaction vous dépendez ? … Ah, Yan City Mass Media. Quelle coïncidence… Non, rien d’autre. Merci. »

Il raccrocha calmement, sortit son propre téléphone et envoya un message vocal :

— « Miaomiao, passe le bonjour à Yan City Mass Media. Dis-leur de ne pas raconter n’importe quoi. Je parle de l’affaire du lycéen assassiné. Gère ça au plus vite. »

Alors que les deux policiers restaient figés de stupeur, la réponse arriva presque immédiatement

— « Reçu. »

Fei Du rendit le téléphone à Xiao Haiyang avec une politesse impeccable.

— « Je viens d’acquérir une part dans un groupe de médias numériques, je n’ai pas encore eu le temps de réorganiser tout ça. C’est un secteur émergent, la gestion est un peu chaotique. Je vous prie de m’excuser. »

Xiao Haiyang resta figé un long moment. Lui qui vivait en vase clos n’avait jamais vraiment prêté attention à Fei Du. Pour lui, ce n’était qu’un riche qui s’ennuyait. Quand la compréhension le frappa, il fut indigné par cette corruption évidente et, aidé par sa colère, il trouva soudain la force de repousser son capitaine.

— « Alors c’est ça ?! Vous avez du pouvoir, des relations, et vous pouvez faire ce que vous voulez ?! C’était déjà comme ça avant, et c’est encore pareil aujourd’hui ! Tant que vous êtes du bon côté, vous pouvez étouffer une injustice aussi énorme que le ciel, et personne n’a le droit de dire quoi que ce soit, c’est ça ?! »

Un collègue qui montait les escaliers s’arrêta net en entendant ça, complètement perdu.

Passer ou ne pas passer ?

Luo Wenzhou lui fit signe de dégager et regarda lourdement Xiao Haiyang.

— « On va parler ailleurs. Pas la peine de hurler ici. »

Xiao Haiyang crut qu’il allait être emmené en salle d’interrogatoire ; son appel n’avait été qu’un geste impulsif. C’était la consigne de Luo Wenzhou, “fermez vos gueules”, qui lui avait donné l’impulsion.

Mais surtout… Il n’avait pas pu se retenir. Ce matin-là, en recevant l’appel de Tao Ran et en entendant la description du corps de Feng Bin, mutilé, les yeux arrachés, quelque chose avait explosé en lui.

C’était lui. L’homme auquel il pensait depuis plus de dix ans. Celui qui avait disparu.

Xiao Haiyang n’avait pas pu se contrôler. Pendant que toute l'équipe d'enquête criminelle encerclait une bande de morveux, il n'aurait rien souhaité de plus que de fouiller toute la ville, attraper Lu Guosheng, exhumer cette injustice longtemps non réparée.

— « Continue, qui t'a fait du tort ? » La voix de Luo Wenzhou le ramena brutalement au présent. « Quelle injustice a été étouffée ? »

Il réalisa alors qu’ils se trouvaient dans un escalier discret. Dans un coin, une caméra de surveillance tournée vers le mur, comme punie.

— « Ne fais pas attention », l’éclaira le capitaine en voyant son regard. « On l’a cassée quand le bureau a interdit de fumer. Personne ne l’a réparée. Tu peux parler. Rien ne sera enregistré. »

Un silence.

Puis, enfin :

— « Un an après le mandat d’arrêt contre Lu Guosheng, il est réapparu dans une affaire. Un mort lors d’une bagarre. Les techniciens ont retrouvé ses empreintes. C’était à Yancheng. »
— « Impossible », répondit Luo Wenzhou en fronçant les sourcils. « On a passé tout son dossier au peigne fin. Une piste pareille n’aurait pas pu passer inaperçue. »

Xiao Haiyang ricana, amer.

— « Parce que c’était un scandale ! »

Luo Wenzhou se souvint de la résolution disciplinaire concernant Gu Zhao sur l'intranet.

— « La piste est très vite tombée entre les mains du policier criminel qui s'occupait de l'affaire. Il y avait deux personnes principalement responsables de l'affaire 327. L'une, je pense, s'appelait Yang ; elle était en vacances à l'époque. L'autre… l'autre, c'était lui, Gu Zhao. »

Luo Wenzhou observa son visage, déformé par quelque chose qu’il peinait à contenir.

Sa voix s’adoucit.

— « Gu Zhao… C’est qui pour toi ? »

Ces mots furent comme une aiguille fine, traversant habilement sa chair, entrant directement dans le cœur de Xiao Haiyang. Il prit une profonde inspiration, leva les yeux vers le mur jauni par la fumée et la caméra inutile, ses souvenirs figés commençant à couler. Des centaines de milliers de mots lui vinrent aux lèvres et il les cracha, bien que son ton fût encore sec.

— « Mes parents ont commencé à avoir des problèmes tôt. Ils se battaient constamment. Aussi loin que je me souvienne, mon père ne rentrait presque jamais à la maison. Il avait quelqu'un d'autre… La première personne qui a été comme un père pour moi, c'était oncle Gu. »

Sa mère travaillait comme infirmière, dans un grand hôpital toujours bondé. Les nuits de garde la laissaient épuisée ; c’est ainsi qu’il se souvenait d’elle. Quand elle n’était pas là, elle lui laissait à manger et l’enfermait à l’intérieur.

Un jour, elle était partie en oubliant de lui servir son bol. Âgé de cinq ans, il avait traîné un tabouret et tenté de se servir lui-même avec une louche trop grande, mais il était tombé avec la marmite. Et s’était mis à pleurer.

À cette époque, les portes et les murs des vieux appartements étaient tous minces. Le voisin, qui rentrait du travail, entendant les cris déchirants et n'obtenant pas de réponse quand il frappa, pensa qu'il y avait eu un accident et força l’entrée.

Pour Xiao Haiyang, cet homme, dans la lumière du soleil couchant, était un héros venant spécialement le sauver.

— « Il s’est occupé de moi pendant quatre ans. De la maternelle jusqu’au CM1. »

Un souffle.

— « À l’école, on nous faisait écrire des rédactions sur nos parents ou nos rêves. Quand j’écrivais “papa”, c’était de lui que je parlais. Et mon rêve, ça a toujours été de devenir policier. »

L'officier Gu était jeune et prometteur, tout juste promu adjoint du capitaine de la Brigade Criminelle. Il avait des périodes chargées, d'autres plus calmes, et était souvent de service. Peut-être qu'il avait vécu seul trop longtemps, mais il adorait jouer avec l'enfant. Quand la mère de Xiao Haiyang n'était pas à la maison, il allait chez l'oncle Gu avec son petit cartable sur le dos pour écouter ses histoires.

Des histoires d’arrestations, de criminels et de justice.

Après son entrée à l’école primaire, les autres enfants se mirent à le jalouser parce qu’il arrivait toujours premier aux examens. On ne sait comment, ils avaient appris que ses parents étaient divorcés, s’étaient regroupés et, reprenant des insultes mal comprises entendues à la télévision, s’étaient mis à se moquer de lui, disant qu’il avait une mère mais pas de père, qu’il était le fils d’une « femme facile ».

Enfant déjà, Xiao Haiyang avait du mal à s'exprimer. Il ne savait pas répondre, alors il ne pouvait que se battre. Mais malheureusement, il n’était pas doué non plus pour ça. Souvent, il était le premier à lever la main et finissait plaqué au sol, roué de coups par une bande de gamins.

Un jour, sur le chemin du retour, ils l’avaient immobilisé, le visage écrasé contre la terre, en ricanant que sa mère et lui avaient été abandonnés. Gu Zhao passait justement à vélo. Il s’était arrêté sans hésiter, en uniforme, droit, imposant, avait fait mettre les enfants en ligne et les avait sermonnés pendant dix bonnes minutes.

« Si vous touchez encore à mon fils, je vous embarque tous au commissariat. »

— « J’ai longtemps imaginé qu’il épouserait ma mère… J’ai même essayé de les rapprocher. C’était ridicule… J’ai dû les mettre très mal à l’aise. » Xiao Haiyang marqua une pause. « Un jour, il m’a dit que ce monde était rempli de gens différents. Et que lui faisait partie de ceux qui ne se marieraient jamais. Donc il n’aurait pas d’enfant… »

Il baissa les yeux.

— « Alors j’étais son fils. Et je devais travailler dur, grandir et gagner assez d’argent pour m’occuper de lui. »

À cet instant, Xiao Haiyang réalisa que la silhouette de Luo Wenzhou en face de lui était floue. Il passa machinalement une main sur son visage, réalisant qu’il pleurait. Sans même s’en être rendu compte. Une honte brutale le saisit. Il baissa la tête, retira ses lunettes et les essuya vigoureusement contre sa manche.

— « À l’époque de l’affaire de la nationale 327,, j’étais déjà en CE2. J’avais les clés de chez lui et je passais tous les jours arroser ses plantes et lire son journal. Il était inhabituellement occupé. Parfois, il restait plus de dix jours sans rentrer. » reprit-il. « Ensuite, j’ai vu un article sur l’affaire dans le journal et je lui ai posé plein de questions… »

Il inspira profondément.

— « Les choses ont mal tourné un an plus tard. Un soir, je dormais chez lui. Je me suis réveillé au milieu de la nuit, les lumières étaient allumées dans le salon. J'allais me lever pour boire de l'eau quand je l'ai entendu parler tranquillement au téléphone à quelqu'un. »

« Je sais que ça paraît impossible, mais Lu Guosheng n’est pas seul là-bas. »

Luo Wenzhou se souvint du testament du vieux Yang et son cœur fit un bond.

— « Qu’est-ce que ça veut dire ? »

La curiosité d'un garçon de huit ou neuf ans est à son apogée et son imagination débordante, mais les adultes négligent souvent ses yeux et ses oreilles. Xiao Haiyang était en vacances d'été, n'avait rien à faire et très peu de devoirs ; il avait commencé sa propre petite enquête.

— « Il semblait fatigué et agité pendant cette période. À l'époque, tous les policiers portaient des carnets sur eux. Une fois, il s'est endormi, et le coin de son carnet dépassait de sa poche d'uniforme. Je n'ai pas pu résister… Je l'ai pris et je l'ai lu. »

Quelques mois plus tôt, il avait noté : « Grande bagarre dans une salle de danse du quartier du Marché aux Fleurs. Dispute de clients d’un bordel, qui a entraîné la mort d'une personne. Empreintes de toutes les personnes impliquées et sur les armes utilisées dans la bagarre, recueillies. Empreintes inhabituelles sur une bouteille de bière. Elles sont au fugitif Lu Guosheng. »

— « Tu te souviens de tout ça ? Après autant d’années ? » intervint Luo Wenzhou.
— « J’ai une mémoire eidétique », répondit Xiao Haiyang sans expression. « Et puis… j’y repense tous les jours. Je revis ça encore et encore. »

Puis, pour la première fois depuis un moment, Fei Du intervint :

— « Quand Gu Zhao a dit que Lu Guosheng n’était pas seul “là-bas”, il parlait de quel endroit ? »
— « Un grand centre de divertissement haut de gamme. La Rive Droite de la Seine. On l’appelait aussi le Louvre. »
— « C’était, autrefois, l'endroit le plus luxueux de la ville pour se divertir, mais il y a eu un grand incendie », commenta Fei Du. « Officiellement, à cause d’un problème de sécurité incendie. Ils ont été condamnés à une amende et forcés de fermer. Après quoi, tout a disparu sans laisser de trace. »

Luo Wenzhou les regarda l’un puis l’autre. Tous les deux parlaient d’événements vieux de plus de dix ans avec une précision presque troublante. Comme s’ils énuméraient des souvenirs personnels.

Comme si pour eux, ce passé n’avait jamais cessé d’exister.

 

 

 

 

 

 


J’ai vraiment de l’affection pour Xiao Haiyang. J’adore ce genre de personnage qui a du mal à trouver sa place et qui est "étrange" d’un point de vue social.

Dans ma tête, Gu Zhao était gay sinon. Ouaip, c’est mon canon perso ! D’ailleurs relire cette histoire m’a refait penser à une autre excellente histoire où, pareil, un jeune homme veut absolument venger la mort de son mentor, sauf que dans leur cas, il y avait clairement plus, niveau sentiment, et je souffre une seconde fois en pensant à eux ! 😭

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

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