Silent Reading : Chapitre 105 - Verhovensky XVI
Le rire joyeux et les voix gaies résonnent partout ; mais nul ne voit les larmes que ces gens cachent derrière leur rire. - Les Démons1
Le nom de famille de l’enseignante était Ge. Elle s’appelait Ge Ni.
Elle avait une quarantaine d’années. Lunettes fines, maquillage discret, élocution posée et soignée. Elle portait un manteau à demi-longueur, parfaitement coupé. De ses cheveux jusqu’à ses talons, tout respirait le raffinement. Un raffinement presque trop parfait pour une professeure de collège.
Être professeur principal, surtout dans le secondaire, c’était vivre avec le taux de réussite aux examens comme épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête. Dès le réveil, on avait l’impression d’être un chien de berger épuisé, contraint de pousser un troupeau d’agneaux égarés sur un pont étroit, tout en se noyant sous une tempête de copies. Dans ces conditions, qui avait le temps, l’énergie, ou même l’envie de soigner son apparence au point de pouvoir poser pour un shooting de mode en pleine rue ?
Pas le temps, pas l’énergie, aucun cadre adapté. Personne pour regarder et… Pas d’argent. Voilà la réalité ordinaire de la vie amère d’une enseignante.
Luo Wenzhou l’observa calmement.
En tant que professeure principale de Feng Bin, Ge Ni avait été convoquée individuellement pour coopérer à l’enquête. Cette fois, ce n’était plus un simple agent qui la recevait, mais le capitaine de la Brigade Criminelle.
Il commença d’un ton cordial :
— « Depuis combien de temps avez-vous cette classe, Professeure Ge ? »
— « Un peu moins de six mois », répondit-elle doucement.
— « Je vois. » Il hocha la tête. « Vous connaissez bien Wang Xiao ? »
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Ge Ni, sans montrer les dents.
—
« Notre classe compte trente-six élèves. Je connais la situation de
chacun d’eux. Wang Xiao est une jeune fille calme et bien élevée. Ses
résultats ne sont pas excellents pour le moment, mais elle est très
appliquée. Elle se distingue particulièrement en anglais. »
— « J’ai
entendu dire qu’elle n’a rejoint votre établissement qu’en troisième
année de collège. Ses résultats n’étaient pas très bons, et sa famille a
dépensé beaucoup d’argent pour l’inscrire dans votre filière
internationale. »
Le programme « voie directe vers l’étranger » du collège Yufen était l’un de ses principaux arguments de recrutement. Dès le collège, l’établissement proposait des classes orientées vers les études à l’étranger, avec des accords passés avec de nombreuses écoles internationales. Chaque année, des séjours d’hiver et d’été étaient organisés. En terminale, une équipe spécialisée accompagnait même les élèves dans leurs démarches. À part quelques profils « vitrines » comme Xia Xiaonan, la plupart des élèves qui payaient pour étudier à Yufen visaient un départ à l’étranger dès la fin du lycée.
—
« Tous les parents ont de grandes attentes pour leurs enfants. » Ge Ni
repoussa ses lunettes d’un geste élégant. « Ce n’est rien pour des
adultes de se serrer un peu la ceinture afin de leur offrir la meilleure
éducation possible. »
— « Se serrer la ceinture ? Je ne pense pas
que ce soit si simple. » Les yeux de Luo Wenzhou se plissèrent
légèrement. « Les prix de votre établissement sont déjà un poids énorme
pour des salariés ordinaires. Dans le cas de Wang Xiao, quatre-vingt-dix
pour cent des revenus familiaux doivent partir dans ses frais et ils
doivent encore puiser dans leurs économies. Avec ses résultats, elle
aura du mal à intégrer ne serait-ce qu’une université ordinaire. Si elle
ne parvient pas à partir à l’étranger, toute la famille aura été ruinée
pour rien. »
Face à cette analyse sans détour, Ge Ni acquiesça légèrement.
— « Ce risque existe, en effet. Mais… »
Luo Wenzhou ne la laissa pas finir.
— « Donc cet enfant porte sur ses épaules toutes les attentes de sa famille. Quoi qu’il arrive, elle ne peut pas quitter l’école. Quoi qu’il arrive, elle doit terminer ses études sans accroc, partir à l’étranger… » Sa voix se fit plus lourde. « Même si elle subit du harcèlement, même si elle préférerait mourir, elle ne peut rien dire chez elle. Quelle que soit l’injustice qu’elle endure, elle doit le supporter. »
Il la fixa.
— « Dites-moi, Professeure, est-ce que ça vous semble normal ? »
L’expression de Ge Ni changea imperceptiblement. Ses lèvres tremblèrent légèrement. Elle comprenait, enfin que ce n’était pas un interrogatoire ordinaire.
—
« Subir du harcèlement ? » Elle marqua un temps, puis releva les
sourcils avec une innocence presque excessive. « Capitaine Luo, de quoi
parlez-vous ? Dans notre classe… »
— « Tout le monde s’entend très
bien. Une grande famille unie. » Luo Wenzhou termina sa phrase à sa
place, sans la moindre expression. Il se pencha légèrement en avant, la
pression devenant palpable. « Professeure Ge, savez-vous que les élèves
organisent leur propre activité après la fête de Noël, chaque année ? »
Ge Ni ajusta ses lunettes pour la deuxième fois en très peu de temps.
— « Oui, je suis au courant. Notre établissement accorde une grande importance aux programmes d’études à l’étranger. Afin d’aider les élèves à s’adapter aux différences culturelles, nous les encourageons à organiser des activités lors des fêtes occidentales comme Halloween ou Noël. Il est de tradition de leur laisser passer la nuit dehors, sans verrouiller les dortoirs. Ils peuvent ainsi gérer leur temps libre et créer des liens avec leurs camarades... »
Luo Wenzhou ne la laissa pas finir.
— « Créer des liens avec un jeu de chasse ? »
—
« Un jeu de chasse ? » Ge Ni cligna rapidement des yeux, plusieurs fois
de suite, avant de sourire. « Qui vous a parlé de ça ? Je ne sais pas
comment ils appellent leurs jeux. Ah, les jeunes d’aujourd’hui… Ils
adorent les noms qui font peur. “Tuer”, “loup-garou”, “massacre”… Alors
qu’au final, ce ne sont que des jeux de cartes. »
Le regard de Luo Wenzhou se fit plus froid.
—
« J’ai bien peur que les élèves de votre classe ne se contentent pas de
jouer aux cartes. On m’a parlé d’un jeu où une personne se cache et où
tout le monde “part à sa chasse pour la tuer.” » Il marqua une pause. « Ce genre de jeu fait forcément du bruit. Et l’école n’en saurait rien ? »
— « Ah ! » Le sourire de Ge Ni ne bougea pas d’un millimètre. « Mais n’est-ce pas simplement une partie de cache-cache ? »
Cache-cache.
Les jeux des grands ressemblent souvent à ceux des enfants. Simplement en plus complexe. Plus vicieux.
La veille au soir, à force d’insister, ils avaient fini par délier la langue de Zhang Yifan.
L’an dernier, à Noël, Wang Xiao était la biche. Venant tout juste d’arriver à Yufen et ne comprenant rien à ce qui se passait, elle s’était cachée dans les toilettes communes du dortoir. Avant ça, sans méfiance, elle avait échangé quelques mots avec une camarade. Moins de dix minutes plus tard, une participante du jeu avait surgi, l’avait attrapée par les cheveux et traînée dehors.
C’est à ce moment-là que le cauchemar avait commencé.
Être désignée comme biche ne signifiait pas seulement devoir se cacher pour être capturée. Cela signifiait être exclue. Méprisée. Rayée du groupe dominant. Pendant un temps, elle devenait une cible légitime.
Dans une école, les conflits ne sont jamais simples. On hésite toujours : peut-on vraiment s’en prendre à cette personne ? Est-elle aussi vulnérable qu’elle en a l’air ? Quelle est sa famille ? De quel côté seront les professeurs ? A-t-elle des alliés qu’il vaut mieux ne pas provoquer ? On ne peut pas se permettre de devenir ouvertement hostile. Même si on rêve de les réduire en pièces, il faut maintenir les apparences.
Mais avec la biche c’est différent. C’est une cible officielle, un déchet validé par le système. Quelqu’un de méprisable par définition. S’en prendre à elle devient presque un acte légitime, conforme à une forme de “justice” et d’“opinion collective”. Tout le monde vous soutient. On admire votre cruauté, votre audace. On peut s’en servir pour évacuer sa frustration, pour passer le temps et même pour renforcer ses liens avec les autres. Un seul geste et tout le monde applaudit.
— « Qui n’a jamais joué à cache-cache enfant ? » Luo Wenzhou croisa les bras et s’adossa à son siège, toisant la jolie et raffinée professeure. « Mais normalement, celui qui est attrapé, cherche au tour suivant. Peut-être que je manque d’expérience, mais je n’ai jamais entendu parler d’une règle où il doit boire l’eau des toilettes. »
Ge Ni resta un instant interdite.
— « Pardon ? »
—
« L’an dernier, pendant ce soi-disant cache-cache, certaines de vos
élèves ont tiré Wang Xiao par les cheveux hors des toilettes. Elle avait
refusé de boire l’eau de la cuvette, alors avec leur belle “cohésion de groupe”, elles l’ont entièrement déshabillée “comme dans une grande famille” dans le hall du dortoir des filles et l’ont laissée en spectacle. »
Luo Wenzhou jeta un dossier devant sur la table. Le coin de quelques photos en dépassait. Instantanément, elle serra son sac à main contre ses genoux.
— « Ce sont les photos qui circulaient entre les élèves à l’époque. Vous voulez les voir, Professeure Ge ? »
Ge Ni ouvrit le dossier, jeta un coup d’œil et le referma aussitôt. Le calme impeccable de son visage vola en éclats.
—
« C’est… C’est trop… Je suis désolée, je ne savais pas… Je n’étais pas
leur professeure principale à ce moment-là… Je vais devoir… »
— « Au
premier semestre de seconde, Wang Xiao a été surprise plus d’une dizaine
de fois par des surveillants à l’extérieur du dortoir après
l’extinction des feux. Comme elle ne “corrigeait pas son comportement”,
l’école a fini par la sanctionner. » Luo Wenzhou plongea son regard dans
le sien. « En tant que professeure principale, vous ne connaissez
peut-être pas le reste, mais ça, vous le saviez, non ? »
— « Ça… à ce sujet, je… »
—
« Je trouve ça étrange, Professeure Ge. Cette élève a été punie
plusieurs fois, alors pourquoi venez-vous de me dire qu’elle était
“calme et bien élevée” ? »
Ge Ni força un sourire, pâle, fragile.
— « Je… je ne voulais pas dire quelque chose d’inapproprié devant la police… Cela aurait pu nuire à l’image de l’enfant… »
—
« Quelle conscience professionnelle exemplaire. Un modèle pour
l’éducation nationale. » La voix de Luo Wenzhou était glaciale. «
Savez-vous pourquoi Wang Xiao sortait après l’extinction des feux ?
Parce que juste avant, quelqu’un jetait sa couette et ses vêtements
propres par la fenêtre. Quand elle descendait les récupérer, la fille
qui détenait les clés verrouillait la porte du dortoir et celle de
l’étage. »
Il ne lui laissa aucune ouverture.
— « Pourquoi préférait-elle être punie plutôt que d’en parler à un professeur ou à ses parents ? Parce qu’elle savait à qui appartenait cette école et la façon dont réagissaient les enseignants. » Son regard transperça le maquillage impeccable de Ge Ni. « Quand elle se faisait frapper, un professeur passait et faisait semblant de ne rien voir. »
Un silence écrasant.
— « Dites-moi, Professeure Ge, comment faudrait-il traiter un collègue aussi écœurant ? »
— « Je… je… »
Dans la salle de surveillance, Tao Ran regardait l’écran, stupéfait.
— « Mais… c’est quoi, ça ? C’est vrai ou Lao-Luo est en train de la bluffer ? »
Fei Du parcourait la liste des élèves de seconde de Yufen. Sans lever les yeux, il confirma :
— « C’est vrai. S’ils ne voulaient pas être harcelés par tout le monde, ils devaient s’attacher à quelqu’un de puissant et devenir un esclave. Sinon, ils risquaient d’être choisis comme biche l’année suivante. » Il tourna une page. « La plupart de ceux choisis ont un caractère faible et viennent de familles sans influence. Tu sais, dans un milieu ordinaire, des enfants pareils seraient aussi quelque peu mis à l'écart. En sacrifiant ceux qui ne résistent pas, la majorité obtient une forme de contentement. »
Le ton de Tao Ran changea.
— « Contentement ? »
Fei Du leva les yeux vers lui. En voyant son expression profondément choquée, il ne put s’empêcher de sourire.
Puis il se reprit aussitôt.
— « Certains enfants sont des suiveurs. Ils pensent : “Je suis du bon côté, je suis avec les autres contre un ennemi commun. Si tout le monde la déteste, c’est qu’elle le mérite.” D’autres sont plus lucides. “J’ai du pouvoir. Je ne suis pas au bas de l’échelle. Si je participe, ma position s’améliore.” Avec une cible comme Wang Xiao, l’ordre social dans l’école devient extrêmement stable et clairement plus homogène. Celui qui a mis ce système en place est vraiment un génie. »
Le visage de Tao Ran exprimait très clairement : Tu te rends compte de ce que tu dis ?
Fei Du réalisa son lapsus.
— « C’était du sarcasme », expliqua-t-il. « D’après l’élève qui nous en a parlé, la cible, cette année, était Xia Xiaonan. Elle a eu plus de chance que Wang Xiao parce qu’elle est jolie. »
Tao Ran resta silencieux un instant, réfléchissant.
— « Tu veux dire que Feng Bin, qui avait un faible pour elle, a trahi le groupe auquel il appartenait ? » commenta-t-il finalement. « Wang Xiao et les deux autres garçons étaient des esclaves à bout de forces. Zhang Yifan, lui, aimait aussi Xia Xiaonan et après avoir payé pour entrer dans le groupe, il a appris ce qui allait se passer, a paniqué et fugué avec eux. »
Il fronça les sourcils.
— « Mais qu’est-ce qu’ils comptaient faire ? »
—
« Feng Bin a laissé une lettre, non ? » Fei Du répondit calmement. « Je
pense qu’ils voulaient tout révéler. D’abord attirer l’attention en
fuguant, puis, au moment opportun, passer par les médias pour dénoncer
ce qui se passait à Yufen. Ils ne s’attendaient pas à ce que Feng Bin
soit assassiné. »
— « Attends… attends une seconde. » Tao Ran leva la
main, légèrement paniqué. « Tu es en train de dire qu’il a été tué
parce qu’ils voulaient révéler tout ça ? Et que maintenant plus personne
n’ose parler ? Que donc, un élève est déjà capable de tuer pour faire
taire quelqu’un ? »
Fei Du détourna le regard vers l’écran de surveillance.
Dans la salle d’interrogatoire, Ge Ni s’était effondrée. Ses larmes coulaient sans retenue, mêlées à des sanglots incontrôlables. Sa dignité, si soigneusement construite, n’était plus qu’un souvenir.
—
« Je ne suis qu’une salariée ordinaire… Beaucoup d’élèves viennent de
familles influentes… Parfois, nous ne pouvons rien faire… Nous sommes
obligés de fermer les yeux… Capitaine Luo, je vous en supplie… Je ne
savais pas… »
— « Conneries. »
Ge Ni, femme civilisée, resta figée, tétanisée par la brutalité de Luo Wenzhou.
— « Nous soupçonnons qu’un de vos délinquants a engagé un tueur. » Sa voix était basse, tranchante. « Eux ne mesurent peut-être pas la gravité de leurs actes… Mais vous ? Ge Ni. Donnez-moi une explication ou je considérerai que vous êtes impliquée. »
Terrifiée, elle secoua frénétiquement la tête.
— « Je ne savais pas… C’est injuste… Je vous en prie… Ne me demandez pas ça… Je… »
Devant l’écran, Fei Du s’approcha légèrement, observant chaque détail de son visage.
— « Elle savait. » Sa voix était calme. « Pour que la professeure principale les protège à ce point, la famille derrière tout ça doit être très haut placée. Peut-être un membre du conseil d’administration, ou quelqu’un qui a fait un don important à l’école… »
Tao Ran se tourna vers le rapport que son collègue lui tendait.
— « Autre chose ? »
— « Oui… » Les doigts de Fei Du tapotèrent légèrement la table. « Tao Ran-ge, pourquoi ont-ils choisi Xia Xiaonan ? »
L’adjoint réfléchit.
— « Parce qu’elle vient d’arriver au lycée, qu’elle est pauvre, et qu’elle n’a personne pour la protéger ? »
—
« Non. » Fei Du secoua légèrement la tête. « Une jolie fille avec
d’excellents résultats, ce n’est pas une cible idéale. Pense à la fille
que tu aimais au lycée. Beaucoup de garçons seraient attirés par
quelqu’un comme Xia Xiaonan. S’en prendre directement à elle, c’est
prendre un risque. Alors pourquoi ? »
Touché en plein point faible, Tao Ran resta un instant sans voix. Fei Du, lui, poursuivait déjà son raisonnement :
— « Excellents résultats… Excellents résultats… »
Il s’interrompit brusquement pour parcourir les dossiers des élèves. Après son arrivée à Yufen, Xia Xiaonan avait obtenu les meilleurs résultats de toute sa promotion au premier semestre.
Fei Du releva immédiatement la tête.
— « Qui est deuxième ? »
Je comprends ce que tu veux dire bébé Fei, c'est effectivement un génie. Un horrible génie du mal, mais un génie quand même. Et oui Tao Ran, c'est écœurant et comme Wenzhou je rêve de dépecer ces gens !
- La citation est indiquée comme un extrait de l'œuvre Les Démons, mais bien que je sois en train de relire l'œuvre, je n’ai aucun souvenir d’un passage du genre. J’ai cherché sur internet en anglais, puis en français avec différentes variantes, mais rien. Du coup, j’ai laissé car je sais que Priest n'a pas inventé, mais je suppose que quand on passe du russe au chinois, puis à l’anglais et enfin au français, ça complique les choses ^^ Si vous savez à quel passage de la version française ça fait référence, n'hésitez pas, je suis vraiment curieuse.
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