Silent Reading : Chapitre 104 - Verhovensky XV
Zhang Yifan regarda Luo Wenzhou avec un air hébété.
Celui-ci posa les enveloppes sur la table et laissa échapper un rire amer.
— « Tu crois vraiment que tu peux acheter un flic avec trois cent mille ? Tu ne trouves pas ça un peu ridicule ? »
L’adolescent, ne comprenant pas que c’était ironique, le prit au pied de la lettre. Sur son petit visage rond passa une panique presque désespérée.
— « Mais… c’est vraiment tout ce que j’ai… »
—
« Où est-ce que tu as appris ça ? » Le sourire de Luo Wenzhou se
refroidit peu à peu. « Dès qu’il y a un problème, tu sors deux cartes et
tu penses régler ça comme ça ? »
Son regard se durcit.
— « Tu crois qu’on peut résoudre un meurtre avec de l’argent ? Quel genre de prof t’a appris une absurdité pareille ? Donne-moi son nom, je le fais virer demain. »
À la maison, Zhang Yifan craignait son père. À l’extérieur, il craignait tout autant les hommes autoritaires comme lui. Sous la pression de cette figure dominante, il se figea, muet comme une cigale en hiver.
— « Si Xia Xiaonan a tué quelqu’un, qu’elle l’ait fait elle-même ou qu’elle ait agi avec un complice, elle devra en payer le prix. » La voix de Luo Wenzhou était basse, mais chaque mot pesait. « Aider un criminel recherché depuis quinze ans à disparaître, s’associer à lui, faire du mal à un camarade… Quelle rancune peut justifier un comportement aussi dément ? »
À chaque phrase, le visage du garçon pâlissait davantage.
— « Et il n’y a pas que le meurtre… Il y a aussi le démembrement…»
Au Commissariat Central, on ne leur avait pas donné les détails. Les enseignants et les parents encore moins. Depuis son retour, Zhang Yifan n’avait pas quitté la maison. À ce mot, il bondit du canapé.
— « Le… démembrement ? Feng Bin a été… il a été… »
Luo Wenzhou brûlait d’envie de décrire la scène, de lui mettre la vérité en pleine figure. Mais en voyant ce visage encore enfantin, les mots restèrent coincés dans sa gorge.
Il se contenta de demander :
— « Pourquoi avez-vous fugué ? Qui t’a entraîné là-dedans ? Qui voulait du mal à Feng Bin ? »
— « P-personne ! Personne ne voulait lui faire du mal ! »
Zhang Yifan secoua la tête frénétiquement. Comme s’il récitait une leçon apprise par cœur, il lâcha d’un trait :
— « On… on est partis fêter Noël… »
Fei Du posa sa tasse sur la table et l’interrompit doucement.
— « Noël ? » Il inclina légèrement la tête. « Qu’est-ce que Noël a de spécial ? »
L’adolescent se raidit comme un écureuil pris à la gorge. Ses pupilles se contractèrent, son corps se replia sur lui-même. Un silence pesant envahit le salon impeccablement décoré. Longtemps. Puis, incapable de tenir plus longtemps, le garçon éclata en sanglots.
— « Je vais appeler tes parents. » Luo Wenzhou attrapa son téléphone. « Ils font quoi, à dîner dehors ? Ils mangent avec le Président, peut-être ? »
Zhang Yifan se jeta sur lui, le retenant à deux mains. Ses paumes étaient trempées de sueur, glaciales, collées au dos de sa main. Ce n’étaient pas les mains d’un adolescent robuste de quinze ou seize ans, mais celles d’un enfant perdu, faible, maladroit. Incapable même de faire confiance à ses propres doigts, il agrippait avec toute sa main, comme si c’était la seule façon de ne rien laisser échapper.
— « N'appelez pas… n'appelez pas… » Les mots semblaient lui arracher les entrailles. « J’ai peur… »
—
« Peur de quoi ? » Fei Du n’avait pas bougé d’un millimètre. Quand
Zhang Yifan croisa son regard par inadvertance et détourna aussitôt les
yeux, il reprit, précis : « Tu as peur de moi ou de quelqu’un qui me
ressemble beaucoup ? »
— « Zhang Yifan », reprit Luo Wenzhou à voix basse, « qu’est-ce que tu voulais me dire hier, au commissariat ? »
Le garçon sanglotait tellement qu’il peinait à rester assis. Son corps tremblait, secoué de spasmes. Il tenta plusieurs fois de parler, sans réussir à articuler quoi que ce soit de clair.
Fei Du l’observa attentivement.
Le garçon n’était pas grand, ses traits fins, son visage agréable. Il ne portait pas son uniforme scolaire, son t-shirt, trop serré, épousait son corps, laissant apparaître un petit ventre rond. Sur ce ventre, Superman bombait le torse, biceps contractés. Dans son dos, un immense poing était imprimé. À ne regarder que l’emballage, on aurait cru qu’il cachait un corps puissant, celui d’un homme fort, indestructible.
Depuis le canapé, on voyait sa chambre. La porte était entrouverte, derrière, un sac de frappe décoratif et une paire de gants de boxe pendaient. Des posters de super-héros recouvraient les murs. Un coin du lit apparaissait aussi, avec un lion des montagnes imprimé dessus, gueule ouverte, regard plein de défi.
Tout, dans cet espace, était uniforme.
Même les posters semblaient porter les attentes silencieuses de ses parents. Ils auraient voulu le tailler, le sculpter, retirer chaque gramme de faiblesse pour en faire un Mike Tyson, un Wolverine, un homme indomptable, à la peau de cuivre et aux os d’acier.
Mais la réalité était tout autre.
Le garçon devant eux n’était qu’un enfant tremblant, incapable de contenir ses larmes.
Fei Du brisa le silence :
— « Tu aimes Superman ? » Il ajouta calmement : « Tu peux répondre en hochant ou secouant la tête. »
Zhang Yifan évita son regard. Un gémissement étranglé lui échappa, puis il secoua la tête.
— « Je vois. Tes parents aiment t’acheter ce genre de vêtements, n’est-ce pas ? » La voix de Fei Du était douce. « Il y a souvent un décalage entre ce que pensent les parents et ce que veulent les enfants… Moi aussi, quand j’étais petit, j’allais souvent à l’encontre des attentes de mon père. »
Il marqua une légère pause. Luo Wenzhou tourna instinctivement la tête vers lui. Sa voix était calme, presque tendre. Un léger sourire flottait au coin de ses lèvres, comme s’il évoquait un souvenir d’enfance mêlant chaleur et contradiction.
Aucune trace de mensonge.
Fei Du reprit doucement :
— « Dans ces moments-là, on finit toujours par trouver un compromis. Après tout, quelqu’un doit t’élever, non ? Mais moi aussi, j’avais mes propres façons de résister. »
Zhang Yifan, les yeux encore humides, le regarda comme un enfant perdu.
Il lui adressa un léger sourire.
— « Je t’en parlerai tout à l’heure. Tu étais aussi à Yufen au collège ? »
L’adolescent hocha la tête.
— « Le collège fait partie de l’enseignement obligatoire. En principe, les écoles publiques ne demandent pas de frais, mais la tienne si, et ils sont élevés, n’est-ce pas ? J’ai entendu dire qu’il y avait même un restaurant occidental dans votre cantine. »
Fei Du posait ses questions comme s’il discutait de tout et de rien, ne demandant que des réponses simples ; un hochement de tête, un signe négatif. Peu à peu, la respiration précipitée de Zhang Yifan se calma. Il observa son expression, jugeant qu’il était sur le point de pouvoir parler normalement. Sans se presser, il attrapa quelques morceaux de sucre dans le panier sous la table basse et les glissa dans la tasse du garçon. Puis il prit la théière, lui versa de l’eau chaude et attendit patiemment qu’il en boive une bonne partie avant de continuer.
— « Tu aimes l’école ? »
Zhang Yifan marqua un temps d’arrêt, puis secoua vigoureusement la tête.
Fei Du se pencha légèrement en avant, les coudes posés sur les genoux, abaissant son regard à la hauteur du sien. Sa voix se fit plus lente, plus douce.
— « Est-ce qu’on t’a déjà harcelé là-bas ? »
Cette fois, le silence dura plus longtemps.
Puis Zhang Yifan secoua la tête, très fermement.
Fei Du, pensif, plia et replia l’emballage d’un morceau de sucre entre ses doigts, tout en observant le garçon. Il s’était globalement calmé. Pendant ce silence, aucune agitation particulière n’avait traversé son visage. À en juger par son langage corporel, il s’était simplement replongé dans ses souvenirs. Et quand il avait secoué la tête, ce n’était pas forcé.
Soit il disait la vérité, soit il était convaincu de ne pas avoir été harcelé.
Il reprit :
— « Et Feng Bin, Xia Xiaonan… Les autres ? Ils ont été harcelés ? »
Zhang Yifan hocha d’abord la tête, puis il hésita et finit par la secouer.
— « …Feng Bin, non. Il était avec eux… mais… Mais il n’était pas pareil. Il était plutôt gentil. »
Les doigts de Fei Du, qui tapotaient encore l’emballage, s’immobilisèrent.
Feng Bin faisait partie de « leur » groupe.
Du côté des harceleurs.
— « Ils… ils ont jeté leur dévolu sur Xia Xiaonan », ajouta Zhang Yifan, sans transition. « On devait fuir. C’est ce que Feng… Feng Bin a dit. »
Ses phrases étaient décousues, mais derrière, Luo Wenzhou perçut quelque chose de profondément inquiétant. Il enchaîna immédiatement :
— « Qui a jeté son dévolu sur Xia Xiaonan ? »
— « Eux… Les maîtres. »
Luo Wenzhou eut l’impression d’avoir mal entendu.
— « Qui ? Les “maîtres” ? Et vous, alors ? Qu’est-ce que vous êtes censés être ? Des esclaves ? »
—
« Je ne suis pas un esclave… » La voix de Zhang Yifan se fit presque
inaudible. « Je suis une personne ordinaire… Un roturier. »
Il baissa les yeux.
— « Wang Xiao et les autres… Eux, ce sont les esclaves. »
En dehors de Feng Bin et Xia Xiaonan, il y avait quatre autres élèves qui avaient fugué. Wang Xiao était la seule fille du groupe. Xiao Haiyang et son collègue avaient été refoulés par ses parents ; elle avait de la fièvre, et ils n’avaient pas pu la voir.
— « Wang Xiao, c’était la fille qui était avec vous ? »
Zhang Yifan hocha la tête.
— « Tu as dit “Wang Xiao et les autres”. Les autres, ce sont les deux garçons ? »
Nouveau hochement de tête.
— « Maîtres, roturiers, esclaves… »
Luo Wenzhou répéta lentement ces mots, sentant une étrange atmosphère de cour de collège lui claquer au visage. C’était absurde. On aurait dit que ces gamins jouaient très sérieusement à une sorte de jeu de société grandeur nature. Et pourtant, un froid insistant lui remontait des pieds.
— « Donc, Feng Bin faisait partie des maîtres, Wang Xiao et les autres des esclaves et toi, tu es un roturier. C’est bien ça ? » Il marqua une pause. « Et Xia Xiaonan, alors ? »
Zhang Yifan déglutit. Sa voix, encore fragile, se brisa presque en sortant :
— « Xia Xiaonan… c’est… la biche. » Le mot resta suspendu, dérangeant. « Chaque année, à Noël, après la fête organisée par les professeurs d’anglais, les élèves font leur propre activité. L’école ne ferme pas pour Noël ni pour le Nouvel An, et les dortoirs ne sont pas verrouillés. On peut jouer toute la nuit. À partir du collège, chaque année, il y a… »
Luo Wenzhou sentit immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’une simple partie de Monopoly.
— « Jouer toute la nuit ? Jouer à quoi ? »
— « On joue à un jeu de chasse, comme dans Le prix de la peur1.
» La voix de Zhang Yifan s’était faite presque inaudible. « Avant Noël,
ils font un tirage au sort. Ils choisissent cinq roturiers qui peuvent
participer au jeu. Si tu gagnes, tu peux les rejoindre. »
— « Les
rejoindre ? » Luo Wenzhou plissa les yeux. « Tu veux dire que tu peux
devenir un maître ? Et quels sont les avantages, pouvoir harceler qui tu
veux ? »
— « Si tu les rejoins, tu es en sécurité. » L’adolescent
leva les yeux vers lui, presque suppliant. « Tant que tu ne te disputes
pas avec les autres maîtres, personne ne te touche. Tu ne deviens pas un
esclave, ni une proie. Tu peux aller à la cantine dès la fin des cours,
tu n’as plus besoin de les éviter. Tu peux avoir les clés du dortoir,
ne plus avoir peur d’être enfermé dehors… Tu peux… Tu peux aller à
l’école normalement. »
Pour avoir droit à une vie d’élève ordinaire, il fallait d’abord réussir à entrer dans leur cercle.
— « Même à l’époque où Yuan Shikai2 voulait restaurer l’empire, il n’a pas osé aller jusque-là. Votre école, c’est quelque chose », murmura Luo Wenzhou. « Cette année, tu as été tiré au sort ? »
Zhang Yifan le regarda, son silence confirmant.
— « Et ce jeu de chasse, comment ça se passe ? »
Le garçon serra les poings. Dans le salon, la grande horloge avançait, seconde après seconde. Le tic-tac métallique semblait creuser le temps, pas à pas, vers un avenir sans fin.
Rassemblant enfin son courage, l’adolescent parla :
— « Quand le jeu commence, tous les participants doivent trouver la biche. On annonce son identité seulement au moment du départ. Avant ça, personne ne le sait. » Il avala difficilement sa salive. « Une fois que c’est annoncé, la biche a cinq minutes pour s’enfuir et se cacher. Ensuite, les chasseurs ont jusqu’à l’aube pour la retrouver. Celui qui l’attrape gagne. »
Luo Wenzhou fronça les sourcils.
—
« Votre école est immense. Entre toutes les salles de classe et les
dortoirs, comment cinq personnes peuvent-elles y trouver quelqu’un ? Et
une gamine comme Xia Xiaonan pourrait se planquer n’importe où toute la
nuit. »
— « Ce ne sont pas cinq personnes qui cherchent. » La voix de Fei Du, calme, tomba à côté de lui. « C’est toute l’école. »
Luo Wenzhou se figea mais Zhang Yifan hocha la tête, confirmant.
Dans cette école, la clique dominante détenait le pouvoir. Les autres élèves n’étaient que des sujets sous une autorité arbitraire. Comme Zhang Yifan, ils ne demandaient qu’une chose : vivre tranquilles. Ne pas être la prochaine cible. Et une fois ce système accepté, ils s’y soumettaient presque instinctivement. Comme ces élèves qui voient un camarade se faire harceler, trouvent cela injuste, mais n’osent rien faire, se contentant de regarder.
Les participants au jeu étaient appelés des candidats ; des valeurs susceptibles de monter. Si vous donniez à l’un d’eux l’information cruciale sur l’identité de la biche, celui-ci vous protégerait.
Non, les plus lucides rejoignaient sans doute déjà un camp avant même le début du jeu.
Les cinq candidats étaient-ils réellement tirés au sort ?
Vu la manière dont l’adolescent avait tenté de corrompre un policier avec une aisance presque mécanique, on pouvait facilement deviner comment il avait réellement obtenu sa place.
— « Et une fois la biche attrapée ? » La question de Fei Du tomba doucement. « Il se passe quoi ? »
Le visage de Zhang Yifan devint livide.
Si mon lycée avait été un internat on aurait eu ce genre d'horreurs, j'en suis sûre....
- Le prix de la peur (Surviving the Game): film d'action et thriller américain réalisé par Ernest R. Dickerson, sorti en 1994. ack Mason
(interprété par le rappeur et acteur Ice-T), un homme sans domicile
fixe de Seattle. Après avoir touché le fond, il est recruté par un
groupe de riches businessmen pour servir de guide lors d'une partie de
chasse dans les montagnes du Pacifique Nord-Ouest. Il découvre
rapidement la terrible vérité : ce n'est pas un animal qui est traqué, mais lui-même. Les riches chasseurs paient pour le privilège de chasser un être humain. Le scénario est une adaptation moderne de la célèbre nouvelle The Most Dangerous Game (1924) de Richard Connell, qui mettait déjà en scène un chasseur de fauves poursuivant des naufragés sur son île privée
- Yuan Shikai (袁世凯, 1859-1916) : Yuan
Shikai est une figure historique majeure et controversée de la fin de
la Chine impériale. Général et homme d'État, il fut le premier président
de la République de Chine après la chute des Qing, avant de commettre
l'acte qui a marqué l'histoire : en décembre 1915, il tenta de restaurer l'empire
en se proclamant « Empereur Hongxian ». Face à l'opposition massive, il
abdiqua après seulement 83 jours. Yuan Shikai est, dans la mémoire
collective chinoise, l'archétype de l'usurpateur aux ambitions démesurées ; celui qui a osé renverser l'ordre républicain pour assouvir son ego.
Mais son règne éphémère fut aussi marqué par une violence politique
réelle (répression, exécutions, emprisonnements). Il n'était pas un
amateur ; il a fait couler le sang.
- Les élèves ont instauré une hiérarchie de castes, ce système rappelle à Luo Wenzhou les pires excès des régimes autoritaires : la création de catégories d'êtres inférieurs, déshumanisés, que l'on peut chasser, humilier, terroriser sans conséquence.
- En disant que même Yuan Shikai n'a pas osé aller jusque-là, il dit en gros que l'horreur de ce système scolaire dépasse ce qu'un dictateur notoire s'est permis. C'est une hyperbole cinglante.
- Et c'est encore plus glaçant parce que ce système n'a pas été imposé par un tyran unique, mais par un groupe de pairs adolescents, des « maîtres » qui ne sont que des enfants.
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