Silent Reading : Chapitre 103 - Verhovensky XIV

 

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Luo Wenzhou resta bouche bée en regardant Fei Du entrer, les mains dans les poches.

Il avait troqué ses vêtements habituels pour une tenue d’allure académique ; un livre coincé sous le bras venait parfaire le déguisement. Il frappa légèrement contre l’encadrement de la porte, balaya du regard toute la brigade criminelle, qui donnait l’impression d’avoir désespérément besoin de soutien, puis hocha la tête en guise de salut collectif.

— « Mon bureau est toujours là ? »

Fei Du n’avait pourtant pas passé beaucoup de temps à la brigade, mais comme on dit depuis toujours : il est facile de passer de la frugalité à l’abondance, beaucoup moins de faire le chemin inverse. Tant qu’on n’a rien connu, on ne regrette rien ; mais eux se souvenaient très bien des en-cas livrés en pleine nuit par un hôtel six étoiles, des boissons et des snacks à volonté.

Sous l’effet de cette balle enrobée de sucre, ils avaient presque développé un réflexe conditionné : dès qu’ils voyaient cet homme séduisant, leur première réaction était de saliver en douce.

Luo Wenzhou observa ses subordonnés, totalement dénués de dignité, envahir son bureau et se regrouper autour de Fei Du comme s’ils accueillaient une divinité domestique de la richesse. Et soudain, tout s’éclaira.

Pas étonnant que, la veille, quand il lui avait dit de ne pas venir le chercher, ce sale gosse ait accepté aussi facilement.

Derrière lui, Tao Ran lui donna un petit coup sur l’épaule. À voix basse :

— « Vous deux, vous pimentez un peu les choses ? »

Luo Wenzhou retrouva immédiatement contenance. Son air absent disparut, remplacé par une froideur insondable. Il lança à son ami, avec un sérieux appuyé :

— « Toi… Un type comme toi, qui reste chez lui à rêver d’une femme toute la journée, en est encore au stade germinal du socialisme, tu comprends ? Primaire ! Tu ne peux même pas encore manger à ta faim et t’habiller correctement ! “Pimenter les choses” est bien le dernier de tes soucis ! »

Son adjoint resta un instant sans voix face à un tel culot.

Avec une impatience feinte, Luo Wenzhou regarda sa montre.

— « Arriver seulement à cette heure-ci… Est-ce qu'il réservait une table à la cantine ? Je ne peux vraiment rien faire de lui. »

Tao Ran garda son sourire, réfléchissant très sérieusement à la meilleure façon de rompre toute relation.

— « Tu n’allais pas rendre visite aux fugueurs ? »
— « Si. » Luo Wenzhou agita une queue invisible. « Si je ne l’attendais pas, je serais déjà parti. C’est lui qui me retient.... Fei Du, dépêche-toi, si tu as des papiers à me faire signer, mets-les en ordre tout de suite. »

Tao Ran le regarda écarter la foule et entrer dans le bureau pour attraper Fei Du. Il ne put s’empêcher de sourire. Ses deux inquiétudes semblaient s’annuler, comme si on combattait le feu par le feu. Pour une fois, il se sentait réellement soulagé.

Mais son sourire n’eut pas le temps de s’installer complètement que son téléphone vibra dans sa poche. Il le sortit et vit un message de Chang Ning.

« Une amie m’a donné deux billets pour un spectacle d’acrobaties aquatiques ce week-end. Elle vient de me poser un lapin. Tu veux venir ? »

Comme s’il souffrait de dyslexie, il passa dix bonnes minutes à relire ce court message, avec l’envie presque irrépressible d’en disséquer chaque mot, de les mâcher, de les avaler lentement.

Chang Ning n’était pas du genre direct. Même pour l’inviter à un spectacle, elle devait aligner toute une série de raisons. Pour elle, c’était déjà une déclaration claire, mais…

Quand Lao-Yang était encore en vie, il discutait souvent avec lui. Chaque fois qu’il voyait l’attitude insupportable de Luo Wenzhou « Pourquoi je suis aussi beau, bordel ? », il avait envie de râler et ne parvenait plus à se calmer.

Peu avant sa mort, il lui avait montré sur son téléphone la lettre d’admission universitaire de sa fille, fier comme un coq. Puis, pensant à quelque chose, il avait soupiré :

— « En un clin d’œil, ma fille est devenue grande… Notre génération a déjà traversé plus de la moitié de sa vie en tâtonnant. Je me souviens quand sa mère a accepté de m’épouser. C’était un supérieur qui nous avait présentés. J’étais tellement heureux… Je me disais que j’avais réussi à me trouver une femme et que je ne finirais pas célibataire. Je n’ai pensé à rien d’autre. Maintenant… je me dis que j’ai été trop insouciant. Je pensais seulement à quel point elle était bien. Je ne savais pas que j’étais un fardeau. »

À l’époque, Tao Ran s’était contenté de rire, se moquant de lui pour fanfaronner en faisant semblant de se plaindre. Il n’y avait pas prêté attention.

Ce n’est que bien plus tard qu’il en avait compris le sens.

En temps de paix, qui ne voudrait pas d’une famille ? Une maison chaleureuse, une épouse, des enfants… Mais en période de danger, on préférerait être un singe né d’une pierre fendue1, sans père ni mère, sans attaches. Un va-nu-pieds libre, nu, sans aucun fardeau.

Tao Ran soupira doucement.

Autour de lui, ses collègues bavardaient sans fin. Il effaça le « D’accord » qu’il s’apprêtait à envoyer, et répondit à la place :

« Désolé, je dois faire des heures sup ce week-end. »

Il voulait profiter du week-end pour aller voir shiniang en cachette. Même si elle refusait de le recevoir, il pourrait au moins déposer quelques affaires, montrer sa bonne volonté. Les photos laissées par Lao-Yang attendaient encore d’être examinées… et il y avait aussi ces phrases troublantes.

Tao Ran se pinça l’arête du nez. Il n’était pas fait pour les grandes missions. Dès qu’il prenait quelque chose à cœur, il devenait incapable de trouver le repos, tournant et retournant sans cesse. Malgré lui, il envia Luo Wenzhou, capable d’utiliser le ciel comme une couette, s’il lui tombait sur la tête.

Dix minutes plus tard, Luo Wenzhou, enveloppé dans sa couette aussi épaisse que les cieux, kidnappa le principal mécène de la Brigade Criminelle.

— « Président Fei, je parie que personne ne t’a jamais passé un savon de ta vie ? » lança-t-il en s’installant dans la voiture. « Allez, je t’emmène te faire engueuler. Résidence les Jardins de Xingfu, route de Hongzhi. Mets le GPS si tu ne connais pas. On y va. »

Depuis le début, il pensait que s’il y avait quelqu’un capable de dire quelque chose d’utile, ce serait le petit Zhang Yifan et il comptait bien aller lui reparler.

Ces élèves avaient déjà été interrogés au Commissariat Central la veille. Aujourd’hui, Xiao Haiyang et les autres étaient encore passés les voir. Les parents avaient atteint leur limite. Une fois, deux fois, d’accord, mais une troisième ? Luo Wenzhou pouvait déjà imaginer leurs têtes.

Tout en y pensant, il ouvrit le dossier administratif et l’enquête de moralité de Xiao Haiyang, récupérés auprès des ressources humaines. Ses parents avaient divorcé. Sa mère était décédée de maladie. Il avait grandi avec son père jusqu’à sa majorité. Celui-ci, avec sa belle-mère, tenait un concessionnaire automobile. Il avait un demi-frère plus jeune, sur le point de passer l’examen national d’entrée à l’université2.

Le cadre familial était correct, sans être riche ; des gens ordinaires. Aucun proche impliqué dans un crime, mort de manière violente, ni même lié aux services de sécurité publique. Lui-même avait été diplômé quelques années plus tôt, avec un dossier propre et sans histoire.

Pas grand-chose à creuser.

Il fronça les sourcils.

C’était étrange.

Fei Du lui jeta un regard en coin, sans poser de question. Il se contenta de dire calmement :

— « On arrive. »

Luo Wenzhou referma le dossier et leva les yeux vers l’ensemble résidentiel de standing qui s’étendait devant eux, ramenant ses pensées à la surface.

Il soupira, un peu agacé.

— « Bon. Fais comme si tu allais aux toilettes et reviens une fois qu’ils auront fini leur crise. »

Fei Du continua de conduire tranquillement en suivant le GPS.

— « Ne t’inquiète pas. Tant qu’il y a une femme dans la maison, je ne me ferai pas engueuler. »

Luo Wenzhou tendit la main et lui pinça la taille.

— « Draguer une femme mariée sous mes yeux ? Petit insolent, tu tiens tant que ça à mourir ? »

Fei Du se contenta de sourire, silencieux.

Mais il n’eut pas l’occasion de tester sa théorie.

Quand ils frappèrent à la porte de Zhang Yifan, le garçon, tremblant, leur expliqua que ses parents étaient sortis dîner.

Les adultes étaient occupés. Ils avaient payé cher pour envoyer leur enfant en internat, confiant entièrement son éducation aux enseignants. Ce n’était pas qu’ils ne s’en souciaient pas, au contraire, vu l’argent dépensé, comment pourraient-ils ne pas s’en soucier ? Tant que ses résultats et son comportement étaient bons, ils le récompensaient, achetaient ce qu’il voulait, mais s’il faisait une erreur, s’il osait fuguer, alors la punition tombait : privé de repas, d’argent de poche, enfermé pour « réfléchir ».

Des récompenses et sanctions clairement établies, donc une éducation avec des principes.

Quant à ce que pensait réellement un adolescent, ce n’était pas important. Quelles idées de valeur pouvait bien avoir une bande de gamins ? Il y avait des “enfants qui mouraient de faim en Afrique” ; celui-ci, qui avait tout, de quoi pouvait-il bien se plaindre ?

— « Asseyez-vous, je vous en prie. »

Zhang Yifan était plutôt poli ; il leur versa de l'eau. Il était seulement très timide avec les étrangers, ne voulant pas lever les yeux pour croiser le regard de ses invités, assis devant eux d'un air aussi abattu que s'il était interrogé.

— « D'autres officiers de police sont venus aujourd'hui. Voulez-vous poser les mêmes questions ? »

Le capitaine le regarda de la tête aux pieds.

— « Tu te souviens de moi ? »

Zhang Yifan leva brièvement les yeux vers lui, puis hocha la tête.

Luo Wenzhou adoucit sa voix.

— « Je ne sais pas si tu es au courant. Hier soir, Xia Xiaonan s’est échappée de l’hôpital et est montée sur un toit… »

Zhang Yifan releva brusquement la tête, les mains se crispant.

— « Quoi ?! »
— « On l’a sauvée. » Luo Wenzhou fit un geste. « Encore un peu, et elle sautait. »

L’adolescent poussa d’abord un long soupir de soulagement, avant de demander précipitamment :

— « Elle va bien ? »
— « Elle n’est pas blessée. »

Luo Wenzhou observa attentivement sa réaction, puis ajouta calmement :

— « Mais après l’avoir ramenée, elle nous a avoué qu’elle était de mèche avec le meurtrier de Feng Bin. Que c’était elle qui voulait le tuer… » Il marqua une pause. « Vous avez tous plus de quatorze ans. On ne peut pas appeler ça “aller bien”. »

Les yeux de Zhang Yifan s’écarquillèrent.

— « Non ! »

Puis toute couleur quitta son visage. Il serra les dents. Dans la pièce surchauffée, une fine couche de sueur apparut sur le bout de son nez.

À ce moment-là, Fei Du intervint, comme si de rien n’était :

— « Tu aimes aussi Xia Xiaonan ? »

Sa question tomba comme une étincelle. Le visage du garçon passa du blanc au rouge. Il ferma la bouche, se retenant avec une telle force qu’il semblait prêt à exploser. Mais au moment où Luo Wenzhou pensa qu’il allait céder, Zhang Yifan leva les yeux vers Fei Du. Son regard glissa sur son manteau ouvert, sa montre, son allure nonchalante mais alerte. Et dans cet instant fugace, le fuerdai lut clairement la peur dans son regard.

Pendant que Fei Du le fixait, Zhang Yifan, comme un ballon qui se dégonfle, se ratatina devant leurs yeux, se couvrant fermement la bouche. Puis, incapable de rester assis, le garçon sembla prendre une décision. Il se leva et entra dans sa chambre. Un instant plus tard, il ressortit portant deux enveloppes et les poussa devant les deux hommes.

Luo Wenzhou les prit avec étonnement et les ouvrit pour regarder. Il découvrit qu'il y avait deux cartes bancaires à l'intérieur.

— « Il y a le fonds d’éducation que ma mère a mis de côté pour moi et l’argent que j’ai économisé depuis que je suis petit. Les deux ont le même code. C’est ma date de naissance, celle que vous avez au commissariat… Il doit y avoir environ trois cent mille… Avec les intérêts, peut-être un peu plus. » Zhang Yifan se redressa tant bien que mal, adoptant une posture probablement apprise dans un drama, comme un traître tentant de corrompre un agent ennemi. Il baissa la voix, maladroit : « J'aimerais vous demander de prendre soin de Xia Xiaonan. Ce n'est pas ce genre de personne, il doit y avoir un malentendu. »

Les deux hommes restèrent sans voix face à l'incongruité de la situation.

C’était un moment qui méritait d’entrer dans l’histoire. Le plus gros pot-de-vin qu’on ait jamais proposé au Capitaine Luo et il venait d’un mineur.

Mais où est-ce que les gamins d’aujourd’hui apprenaient ce genre de choses ?!

Luo Wenzhou tapota doucement l’enveloppe du bout des doigts, puis y remit les cartes.

— « Tu refuses de me dire pourquoi vous avez fugué. Tu refuses de parler de la relation entre Feng Bin et Xia Xiaonan. Tu refuses de me dire qui lui en voulait à l’école… » Il leva les yeux vers lui, las. « Et avec ça… Tu veux que je fasse quoi ? Que je laisse Xia Xiaonan partir en douce ? »

Il soupira.

— « Dis-moi, trésor, tu es devenu fou ? »

 

 

 

 

 


Wenzhou, tu aimes pimenter les choses et ton chaton tout autant.... 

 

 

 

 

  1. Un singe né d'une pierre fendue : L'expression « un singe né d'une pierre fendue » (石猴, shí hóu) fait référence à Sun Wukong (孙悟空), le légendaire Roi Singe, personnage central du classique chinois La Pérégrination vers l'Ouest (Xiyouji, 西游记). Selon le roman, Sun Wukong n'est pas né de parents. Il a été engendré par le ciel et la terre à partir d'un œuf de pierre situé au sommet de la Montagne des Fruits et des Fleurs (Huaguo Shan). Un jour, l'œuf se fendit sous l'effet du vent, libérant un singe de pierre qui se mit immédiatement à sauter et à courir, rendant hommage aux quatre directions. Il n'a aucune attache familiale, aucune obligation filiale, aucun héritage à défendre.

  2. L'examen national d'entrée à l'université (高考, gāokǎo) : Le gaokao (littéralement « examen élevé ») est l'abréviation de « Examen national d'entrée à l'enseignement supérieur » (普通高等学校招生全国统一考试). C'est l'événement le plus important et le plus redouté de la vie d'un jeune Chinois. Le gaokao est un examen standardisé de deux à trois jours, généralement organisé au début du mois de juin. Les candidats passent des épreuves dans des matières obligatoires (chinois, mathématiques, langue étrangère, généralement l'anglais) et des matières optionnelles selon leur filière (sciences ou lettres). La note obtenue au gaokao détermine quasi exclusivement l'accès aux universités chinoises. Les meilleurs scores ouvrent les portes des universités d'élite comme Pékin (Beida) ou Tsinghua et par là même, conditionnent fortement la carrière future. Un mauvais score peut fermer définitivement l'accès à l'enseignement supérieur. Les années précédant le gaokao sont marquées par une intensité de travail phénoménale : cours du matin au soir, études le week-end, cours particuliers. La date de l'examen est un rituel national : circulation routière modifiée, arrêt des chantiers, policiers mobilisés pour transporter les candidats en retard. Les parents attendent des heures devant les portes. Toute la société suspend ses activités pour permettre aux étudiants de se concentrer. Le gaokao est souvent critiqué pour son caractère inhumain : taux de suicide d'adolescents pendant la période des résultats, santé mentale dégradée, perte de l'enfance. Des réformes récentes tentent d'assouplir le système, mais l'examen reste un passage obligé chargé d'une symbolique sociale immense.

 

 

 

 

 

 


 

 

 

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